Le 29 octobre, le Heavy Week-end a dévoilé ses trois têtes d'affiche 2027 : Helloween, Falling In Reverse et Marilyn Manson. Deux d'entre elles portent des accusations lourdes et des antécédents judiciaires que le festival ne pouvait pas ignorer. Il l'a d'ailleurs presque reconnu lui-même.
L’organisateur sait ce qu’il fait
Le Heavy Week-end revient du 4 au 6 juin 2027 à l'amphithéâtre en plein air du Zénith du Grand Nancy : Helloween le vendredi, Falling In Reverse le samedi, Marilyn Manson le dimanche. Neuf groupes restent à annoncer. Le festival, produit par Gérard Drouot Productions (GDP), vient de réunir près de 40 000 spectateurs en 2026 avec Sabaton, Gojira et Electric Callboy.
Dans son communiqué, GDP présente Falling In Reverse comme un groupe « d'une rareté absolue » sur les scènes françaises, qui « ne manquera pas d'enflammer les débats ». Formule de communiqué, peut-être. Mais on peut difficilement faire plus clair : le festival sait que ce choix fera parler, et il le programme quand même, en le vendant comme un argument. (source : https://amongtheliving.fr/news/heavy-week-end-2027-premiere-annonce/)
Marilyn Manson : des accusations, pas de procès, et une clôture «explosive»
Marilyn Manson (Brian Warner) est accusé par plus d'une dizaine de femmes de violences sexuelles et conjugales, depuis la prise de parole de son ancienne compagne Evan Rachel Wood en février 2021. Il conteste ces accusations.
En janvier 2025, le procureur de Los Angeles a renoncé à toute poursuite : les violences conjugales étaient prescrites, et les preuves ne suffisaient pas à établir les agressions sexuelles au-delà du doute raisonnable. Ce n'est pas un acquittement, et ce n'est pas non plus une preuve d'innocence : la justice pénale n'ira simplement pas plus loin. Son avocat y voit, lui, la confirmation que son client est innocent.
Côté civil, le tableau est contrasté, et un volet a mal tourné pour lui. Esmé Bianco, qui l'avait poursuivi en 2021, a trouvé un accord à l'amiable en 2023. Une autre plaignante, Ashley Morgan Smithline, s'est rétractée, disant avoir été manipulée, selon des documents déposés par les avocats de Manson. Mais face à Evan Rachel Wood, la riposte du chanteur a tourné court : sa plainte en diffamation a été en grande partie rejetée par un juge, puis abandonnée fin 2024, et il a accepté de payer environ 327 000 dollars de frais d'avocat à son adversaire.
Voilà le dossier : pas de condamnation, mais plus d'une dizaine d'accusatrices, un procureur qui salue publiquement le courage des femmes qui ont témoigné tout en renonçant à poursuivre, et une contre-attaque judiciaire qui lui a coûté cher. Un programmateur ne peut pas prétendre l'ignorer. GDP, lui, annonce une « clôture explosive » avec « l'icône du metal industriel ».
Falling In Reverse : un frontman au passé judiciaire chargé
Ronnie Radke, chanteur de Falling In Reverse, n'a pas été condamné pour meurtre, et il faut le dire clairement. En 2006, à Las Vegas, il a participé à une bagarre au cours de laquelle un jeune homme de 18 ans, Michael Cook, a été tué par balle par une autre personne. Radke a été condamné pour coups et blessures aggravés, placé en probation, puis incarcéré en 2008 pour avoir violé les conditions de cette probation ; il a effectué environ deux ans et demi de prison.
Ce passé a des conséquences concrètes : le Royaume-Uni lui a refusé l'entrée sur son territoire en raison de cette peine, ce qui a fait annuler une tournée britannique du groupe. En 2012, il a par ailleurs été arrêté sur un mandat pour des violences conjugales présumées (les sources divergent sur la suite judiciaire).
Des accusations plus récentes s'y ajoutent. Des femmes l'ont accusé d'agression sexuelle sur les réseaux sociaux après un concert dans l'Utah, ce qu'il a contesté. Spiritbox s'est retiré d'une de ses tournées après des accusations de violence, de racisme, de harcèlement sexuel, de transphobie, de grossophobie et d'homophobie, que le groupe de Ronnie Radke dément. En mars 2025, il a été signalé à la police tasmanienne pour des propos en ligne visant des élus locaux. Aucune de ces accusations récentes n'a abouti, à notre connaissance, à une condamnation, et nous le répétons. Mais elles s'ajoutent à un passé judiciaire réel, à des polémiques à répétition comme l’appel à harceler un de ses détracteurs et à une réputation que connaît toute la scène : un organisateur ne peut pas dire qu'il ne savait pas.
Pour le festival, tout cela relève du « débat ».
Un « dispositif de prévention » annoncé pour plus tard
Nous avons écrit au Zénith du Grand Nancy et à GDP le 30 octobre. Le Zénith nous a répondu 4 jours plus tard (le 3 novembre) que le Heavy Week-end est organisé par GDP, qui en assure la programmation, et que notre message lui a été transmis. Il précise travailler avec l'organisateur sur un dispositif de prévention et de signalement des violences sexistes et sexuelles, qui sera présenté publiquement avant le festival.
On salue l'intention. Mais l'ordre des choses a de quoi surprendre : on nous annonce en octobre deux têtes d'affiche visées par des accusations de violences, dont sexuelles, et on nous promet pour plus tard un dispositif pour en signaler. Prévenir, c'est aussi choisir qui l'on place sur la plus grande scène.
Nos questions à GDP (critères de choix, charte de valeurs, mesures prévues, message au public) sont parties le 30 octobre, avec une semaine pour répondre.
Nous sommes toujours dans l'attente du retour de GDP suite à notre contact, nous ne manquerons pas de mettre à jour notre article le cas échéant.
Ce n’est pas un cas isolé… Cet été à Carhaix, le Motocultor a programmé Slaughter To Prevail le 14 aout. D’après NarvalMotocultor : le précédent qui devrait servir de leçon
Le contexte rend la chose plus frappante : L’édition 2025 avait vu de nombreux groupes sur scène s’engager contre les violences sexistes et sexuelles, dénoncer les actes en cours en Ukraine et en Palestine mais aussi des discours contre l’extrême droite (nous y étions).
Pourtant, la même direction reconnaissait, toujours selon Narval, une hausse des violences sexistes et sexuelles lors de ce même festival en 2025.
Le chanteur Alex Terrible a porté des tatouages associés à la suprématie blanche (un soleil noir et une rune Odal, qu’il a depuis fait recouvrir), a reconnu d’anciennes fréquentations d’extrême droite et a été accusé de propos transphobes, dont il a en partie pris ses distances. Il affirme ne pas être nazi et parle d’«erreurs stupides de jeunesse». Des associations ukrainiennes ont par ailleurs dénoncé la présence du groupe dans plusieurs festivals européens. Le Motocultor avait justifié ce choix en 2025, lors de l’annonce de l’affiche, par le succès du groupe sur les plateformes d’écoute.
La leçon est simple : on ne peut pas afficher des valeurs sur les murs et programmer à contre-courant sur la scène, dénoncer les VSS et ne pas mettre en place les moyens nécessaires pour s’en protéger.
Helloween : un incident ancien, mais un incident quand-même
Helloween n’est pas visé par des accusations comparables. Mais l’un de ses guitaristes, Kai Hansen, a lui aussi fait polémique. En février 2022, il a commenté sous une publication Facebook d’Alice Weidel, cheffe du parti d’extrême droite AfD, pour critiquer la vaccination obligatoire et le ministre allemand de la Santé, en employant le terme “Endsieg” (cf. “Victoire finale”), un terme issu de la propagande militaire nazie. Face au tollé, il s’est excusé, a dit se distancer de tous les partis et surtout de l’AfD. Le groupe a présenté ses excuses et assuré se démarquer de l’AfD et de tout attitude d’extrême droite.
Précisons-le : rien de ce que nous avons trouvé ne démontre des liens de Kai Hansen avec un mouvement d’extrême droite. C’est un incident vieux de quatre ans, excusé et désavoué par le groupe, qui n’a aucune comparaison possible avec les dossiers Manson et Radke. Il rappelle simplement qu’aucune des trois têtes d’affiche n’arrive sans bagage, et que c’est à l’organisateur d’en tenir compte.
Loin des géants industriels, le métal éthique et safe s'organise
Face aux géants de la production qui s'abritent derrière la neutralité du marché ou des lignes de défense juridiques obsolètes, une autre scène metal prouve chaque jour qu'un modèle safe, politique et solidaire est possible. Loin des logiques de profit hors-sol, des festivals indépendants et militants construisent des alternatives concrètes et démontrent que la recherche du profit à tout prix ou le cynisme du "on sépare l'homme de l'artiste" ne sont pas des fatalités.
Le Plane'R Fest (Montbonnot) — Le modèle de la prévention VHSS : Ce festival est un exemple parfait de structure de taille intermédiaire qui prend le problème à bras-le-corps. Ils disposent d'une équipe VHSS dédiée et formée, présente sur le stand et en maraude constante. C'est la preuve qu'on peut programmer du gros metal tout en garantissant un cadre résolument inclusif et LGBT-friendly.
L'Antifascist Black Metal Gathering (Berne, Suisse) — La réponse politique : Le Black Metal a une longue histoire de luttes internes contre les dérives d'extrême droite (NSBM). Ce festival incarne la résistance frontale. Il réunit des groupes qui refusent de fermer les yeux et couple concerts et tables rondes politiques ou projections de films pour politiser le public.
Le Festival 666 (Charente-Maritime) & Le Post In Paris (Paris) — L'éthique de proximité : Le 666 montre qu'une direction jeune et passionnée peut monter un festival majeur en région sans pactiser avec des agences aux catalogues problématiques. Quant au Post in Paris (et sa déclinaison à Bruxelles), orienté Post-Rock/Post-Metal, il s'inscrit historiquement dans la culture DIY (Do It Yourself) et les valeurs des scènes alternatives, où le respect des minorités et des chartes de bienveillance est la norme absolue.
L'Aütfëst (Bruay-la-Buissière/Liévin) & Le Charitable Metal Fest (Savigny-le-Temple) — Le metal pour la bonne cause : Ces deux festivals prouvent que les musiques extrêmes excellent dans la solidarité concrète. L'Aütfëst reverse ses bénéfices à des associations d'aide aux personnes autistes, tandis que le Charitable Metal Fest travaille main dans la main avec la Fondation Paralysie Cérébrale. On y vient en famille, l'ambiance y est saine, et la musique forte sert l'humain.
L'empowerment au féminin — Si la sociologie du metal reste historiquement et malheureusement masculine, des initiatives comme le Lady's Rock Metalfest à Paris s'attachent à briser le plafond de verre en proposant des affiches mettant exclusivement en avant des line-ups et des voix féminines. C'est la preuve par l'action que les talents existent et qu'ils n'ont pas besoin de la complaisance des majors.
Programmer, c’est aussi dire quelque chose
Dans notre article sur Metallica (source, notre superbe article : https://metalsoundmedia.com/articles/904/metallica-peut-il-se-dire-apolitique), nous disions que le silence n’est pas neutre. Une affiche non plus.
Une tête d’affiche, c’est le nom que l’on met en grand, la scène que l’on offre, l’argent que l’on verse et le public que l’on rassemble autour d’elle. Ce n’est pas un détail de programmation.
On nous répondra des inepties sur la présomption d'innocence. Elle s’applique devant un tribunal, et nous la respectons : nous écrivons «accusé», pas «coupable». Mais elle n’oblige personne à programmer quelqu’un. Personne ne demande à GDP de juger Marilyn Manson ou Ronnie Radke. On lui demande de choisir, parmi toutes les possibilités, ceux qu’il met en avant.
On nous répondra aussi la rareté, les ventes, la demande. C’est un argument commercial, et il est honnête. Il ne dit simplement rien de ce que ressentent celles et ceux qui ont déjà subi des violences et qui lisent cette affiche, ni de ce que ce choix leur signifie. Le metal regorge de groupes que ce genre de question ne poursuit pas. Alors pourquoi eux ?
Ce que nous demandons au Heavy Week-end, à minima
- Qu’il explique publiquement les critères qui ont conduit à ces têtes d’affiche.
- Qu’il publie sa charte de valeurs, si elle existe, et présente son dispositif de prévention et de signalement avant l’ouverture de la billetterie complète, pas après.
- Qu’il s’engage à appliquer les mêmes exigences aux groupes annoncés et restant à annoncer.
- Qu’il réponde aux festivaliers qui s’interrogent, y compris sur la possibilité de se faire rembourser.
Le Heavy Week-end a neuf places à remplir et plusieurs mois devant lui. Il peut montrer que “enflammer les débats” n’était pas une stratégie. Il peut montrer le visage d’un festival qui écoute son public et comprend qu’il a fait une erreur. À lui de choisir.