Au Sphere de Las Vegas, James Hetfield a assuré que Metallica n'était pas là pour influencer son public, contrairement à d'autres artistes. Un discours cohérent avec ses positions passées, mais difficile à concilier avec une partie du répertoire du groupe et avec l'histoire même du metal et du groupe.
Une phrase lâchée entre deux morceaux
Samedi 10 octobre, Las Vegas. Metallica joue au Sphere, au cœur d'une résidence lancée début octobre. Entre deux titres, James Hetfield remercie le public venu de loin : le voyage, l'argent dépensé, le temps pris pour être là. Puis il change de ton.
D'après la vidéo d'un spectateur relayée par Loudwire, le chanteur explique que Metallica n'est pas là, contrairement à certains autres artistes, pour influencer les gens avec leurs « bullshit ». Le groupe est là, dit-il, pour que tout le monde oublie ce qui se passe à l'extérieur. Et de conclure que l'agenda de Metallica tient en trois mots : « love, energy and heavy music ».
Précisons d'emblée : Hetfield ne nomme personne, et il s'agit de quelques secondes de discours improvisé, pas d'un manifeste. Mais la formule a fait le tour des sites spécialisés, et elle mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle pose une question qui traverse le metal depuis quarante ans : une musique aussi sombre, aussi frontale, peut-elle se prétendre neutre ?
Pas un revirement : une ligne tenue depuis des années
Soyons honnêtes : ce n'est pas nouveau. En 2016, à la sortie de Hardwired… to Self-Destruct, Hetfield expliquait déjà à la BBC que le groupe se tenait à l'écart de la politique et de la religion, deux sujets qui, selon lui, polarisent encore davantage les gens. Il constatait une société américaine de plus en plus clivée, disait chercher un équilibre au milieu, et défendait l'idée que la musique rassemble mieux que les opinions politiques.
Mais le même Hetfield décrivait alors un album loin d'être anodin : un disque qui parle de la célébrité, que tout le monde rêve d'atteindre, et qui se demande si l'humanité s'y prend vraiment bien, voire si elle n'a pas déjà eu son temps. Le titre vient d'une phrase lâchée par un ami aux prises avec l'addiction, et les textes sont traversés de nihilisme et de pessimisme : l'industrie musicale sur Moth Into Flame, l'addiction et l'autodestruction sur Hardwired. Ce n'est pas de la politique partisane, mais ce n'est pas non plus de la simple évasion : même en évitant les étiquettes, Metallica regarde le monde et ses travers en face.
Cette ligne est donc constante. Ce qui change à Las Vegas, c'est le ton. Il ne s'agit plus seulement de dire « nous restons en dehors de ça », mais de ranger ceux qui s'expriment dans le camp de ceux qui cherchent à influencer, avec un mot qui ne laisse guère de place à la nuance.
Le plus savoureux, c'est le programme de la soirée. Hetfield prend la parole juste après le premier morceau, Blackened, ouverture de l'album …And Justice for All (1988), qui décrit la fin du monde provoquée par la destruction de l'environnement, la pollution et la guerre nucléaire. Le groupe enchaîne ensuite avec Fuel, une ode à la vitesse. Le concert comprenait aussi Leper Messiah, Welcome Home (Sanitarium), For Whom the Bell Tolls et One. Autrement dit, ceux qui étaient venus « oublier l'extérieur » ont eu droit à des chansons sur la fin du monde, la guerre, l'imposture des télévangélistes et l'enfermement en institution.
Le meilleur argument de la défense
Prenons-le au sérieux, cet argument, parce qu'il se défend. Un concert de Metallica rassemble des gens aux opinions, aux origines et aux votes très différents. Beaucoup ont économisé, voyagé, parfois traversé un océan. Pour eux, deux heures de riffs sont une parenthèse, un exutoire, un refuge. Le metal a toujours servi à ça : évacuer la colère, la fatigue, l'angoisse du quotidien. Mais offrir ce refuge, n'est-ce pas déjà un peu politique ? Choisir de proposer une échappatoire face au chaos du monde, c'est déjà dire quelque chose de ce dont les gens ont besoin.
Personne n'est obligé d'acheter une place pour se faire sermonner.
Mais l'art est-il jamais vraiment neutre ? On peut soutenir qu'il est politique par essence, ne serait-ce que parce qu'il choisit de montrer ou de taire. Même Tom Morello, figure militante de Rage Against the Machine, expliquait dans une interview relayée le 10 octobre qu'il ne demande à aucun groupe de faire de la politique pour lui faire plaisir : la seule vraie exigence, à ses yeux, est l'authenticité. Il rappelait au passage que « War Pigs » de Black Sabbath et « Run to the Hills » d'Iron Maiden figurent parmi les grands morceaux politiques du metal. La question n'est donc pas « faut-il faire de la politique ? », mais « que raconte-t-on vraiment, et le dit-on honnêtement ? »
Jusque-là, rien de choquant. Le problème commence quand on regarde le reste de l'œuvre.
Ce que racontent vraiment les disques
Si Metallica n'avait écrit que des chansons sur la route, la bière et le headbang, la formule passerait comme une lettre à la poste. Or c'est loin d'être le cas. Certes, la plupart de ces textes datent des années 1980 et du début des années 1990 : nous y reviendrons.
- Ride the Lightning (1984) : le morceau-titre se place dans la tête d'un homme condamné à tort qui attend la chaise électrique. Hetfield a expliqué que la peine de mort était une grande question pour le groupe, et le texte interroge sans détour le droit de l'État à décider de la vie et de la mort.
- Master of Puppets (1986) : un album entier sur l'emprise et la manipulation. Leper Messiah s'en prend aux télévangélistes qui soutirent de l'argent aux fidèles, un sujet (la religion) que Hetfield dit aujourd'hui éviter. Disposable Heroes montre la guerre du point de vue de la chair à canon, des soldats sacrifiés par ceux qui les envoient au front. Welcome Home (Sanitarium) plonge dans l'enfermement en institution, et le morceau-titre décrit l'emprise de l'addiction.
- …And Justice for All (1988) : le titre et l'album tout entier dénoncent une justice corrompue et aveugle. Eye of the Beholder est souvent lue comme un texte sur la liberté d'expression et sur ceux qui voudraient contrôler la pensée, et Blackened décrit la fin du monde provoquée par la destruction de l'environnement, la pollution et la guerre nucléaire. Difficile de ne pas y voir un disque qui se retourne contre les propos tenus à Las Vegas.
- One (1988) : inspirée du roman Johnny s'en va-t-en guerre de Dalton Trumbo, l'histoire d'un soldat mutilé, prisonnier de son propre corps. L'un des textes antiguerre les plus marquants du thrash metal.
- Don't Tread on Me (1991) : plus ambiguë, avec son imagerie et sa rhétorique très américaines, mais bel et bien ancrée dans le débat politique.
Nuançons : dénoncer la guerre, la peine de mort ou l'injustice n'est pas la même chose que faire campagne pour un parti. Metallica n'a jamais distribué de tracts électoraux, et c'est probablement ce que Hetfield a en tête. Mais le groupe dénonce les injustices sociales et politiques depuis ses débuts, et l'idée d'un « agenda » uniquement musical tombe vite quand on constate qu'il a bâti sa légende sur des chansons qui prennent position sur ce que le pouvoir fait des corps et des vies.
Se taire aussi, c'est dire quelque chose
Il y a une autre limite à la neutralité revendiquée : elle n'existe presque jamais vraiment. Quand on refuse de parler du monde, on le laisse tel qu'il est, et c'est aussi une position. Dire « on est là pour oublier le dehors » est parfaitement légitime, mais c'est une proposition, pas une absence de propos. Et ce n'est pas qu'une question de principe : selon les pays et les époques, le silence ou la neutralité d'une partie du monde culturel a pu faciliter l'ancrage de régimes d'extrême droite ou de violences politiques, par censure, par opportunisme économique ou par peur des représailles. Quelques exemples :
- Allemagne nazie : en 1933, le compositeur Richard Strauss devient président de la Chambre de la musique du Reich, l'organe qui contrôlait la vie musicale du régime et dont l'adhésion était obligatoire pour exercer, un poste qu'il occupe jusqu'en 1935.
- Italie fasciste : en 1931, tous les professeurs d'université doivent prêter serment de fidélité au régime de Mussolini. Sur environ 1 200, seuls douze refusent (le chiffre officiel, que des historiens jugent aujourd'hui sous-estimé), et la quasi-totalité du monde universitaire accepte de cautionner le pouvoir.
- Hollywood, années 1930 : selon plusieurs historiens, les grands studios ont ménagé l'Allemagne nazie pour préserver ce marché, au lieu de dénoncer la montée du fascisme en Europe.
- Amérique latine, années 1970 : sous les dictatures militaires d'extrême droite, des artistes populaires ont préféré ne rien dire, quand d'autres, comme Víctor Jara au Chili, l'ont payé de leur vie.
- États-Unis, 2016 : le silence politique de Taylor Swift a laissé des figures de l'alt-right, comme le fondateur du site néonazi Daily Stormer, la célébrer comme une « déesse aryenne », sans que rien ne prouve qu'elle partage ces idées. Elle ne s'est exprimée qu'en 2018, en soutenant deux candidats démocrates.
- Inde : en 2015, plus de 300 artistes ont signé une lettre dénonçant l'intolérance croissante et les violences contre les minorités sous le gouvernement de Narendra Modi, en soutien aux écrivains qui rendaient leurs prix d'État. En 2023, une tribune d'ArtReview pointait le dilemme éthique d'artistes qui, faute de financements indépendants, composent avec des mécènes et des institutions proches du pouvoir.
Un concert de Metallica n'est évidemment pas l'Italie de 1931. Mais ces exemples rappellent que la neutralité n'est jamais un terrain vierge, et que ceux qui ont la plus grande audience sont aussi ceux dont le silence pèse le plus.
Et Metallica sait très bien prendre la parole quand le sujet le touche. En 2000, le groupe part en guerre contre Napster, et Lars Ulrich va jusqu'à témoigner devant le Sénat américain. L'épisode est très documenté, et il a surtout montré qu'une grande partie de l'opinion se moquait des raisons qui poussaient Ulrich à parler : en 2003, l'épisode « Christian Rock Hard » de South Park (saison 7, épisode 9) caricaturait Metallica et les artistes partis en croisade contre le piratage. Mais c'était bien un engagement public, assumé et très médiatisé. Autrement dit, le groupe n'est pas muet : il choisit ses sujets.
Enfin, le metal n'a pas vécu en apesanteur. Dans les années 1980, le genre a été l'un des boucs émissaires favoris des censeurs : auditions du PMRC aux États-Unis, panique satanique, procès intentés à des groupes. Cette culture de la marge s'est construite en réaction au pouvoir et à l'ordre moral. Pour une musique née dans ce contexte, se dire apolitique est un choix de plus, pas un état naturel.
Pendant ce temps, ailleurs dans le metal
Le contraste est d'autant plus frappant que la scène regorge de groupes pour qui la parole est indissociable de la musique :
- Sepultura : Chaos A.D. (1993) et « Refuse/Resist » portent la violence sociale et politique du Brésil.
- Napalm Death : un engagement antifasciste et anticapitaliste constant depuis les années 1980.
- Megadeth : Peace Sells… but Who's Buying? (1986), en pleine Guerre froide, signé Dave Mustaine, ex-guitariste de Metallica. L'ironie est savoureuse.
- Gojira : l'écologie au cœur du projet, jusqu'à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024, devant des millions de téléspectateurs.
Ces groupes cherchent-ils à influencer leur public ? Peut-être. Mais ils le font avec sincérité, souvent par nécessité, et les fans le savent en achetant le disque. Les balayer d'un revers de main avec un mot comme « bullshit » est au minimum injuste.
Les objections qu’on peut entendre
Reste à repondre aux objections, car elles ne sont pas sans fondement :
“C’était il y a quarante ans.”, alors oui, sans doute, et le groupe a probablement évolué. Mais Blackened, One ou Leper Messiah figurent encore au programme des concerts, même si la ligne “pas de politique” date déjà de 2016. Ce qui nous interroge, ce n’est pas que Metallica ait changé : c’est qu’il range aujourd’hui du côté des manipulateurs ceux qui s’expriment sur ces sujets.
“Les paroles ne prouvent rien.” C’est en partie vrai.
Les textes de Hetfield sont très ambigus, Lars Ulrich l’a lui-même reconnu : chacun peut y projeter sa vision du monde. La guerre et la mort sont des décors incontournables et presque obligés du thrash, et un imaginaire guerrier peut être reçu comme une dénonciation autant que comme de la fierté (en dehors de Blackened, One ou encore Disposable Heroes entre autres). On ne peut pas déduire les convictions personnelles du groupe de ses chansons. Notre critique porte sur autre chose : ce qu’il dit aujourd’hui de ceux qui parlent.
“Quand on est riche, on se détache.” On peut se demander si le confort d’une longue carrière éloigne des préoccupations du quotidien. Ce n’est qu’une hypothèse, impossible à vérifier, et d’autres artistes tout aussi établis, comme Tom Morello ou Gojira, n’en ont pas fait un prétexte pour se taire.
“La neutralité, c’est le business.” La lecture est plausible : rassembler un public aux opinions très variées a aussi une valeur commerciale. Mais si le silence a une valeur marchande, difficile cependant de le présenter comme neutre.
le silence n'est pas neutre
Personne n'oblige Metallica à transformer la scène en tribune. Mais quand on réunit des milliers de personnes soir après soir, on ne parle jamais dans le vide. Avoir une telle audience implique de grandes responsabilités, et dénoncer ce qui ne va pas devrait être un réflexe, pas une option que l'on balaie d'un « bullshit » entre deux morceaux.
Car c'est là que le bât blesse. Hetfield ne se contente pas de choisir le silence : il range ceux qui parlent parmi les manipulateurs. Or à une époque où l'extrême droite gagne du terrain dans plusieurs pays et où les discours de haine se banalisent, ce laisser-aller politique n'a rien d'anodin. Se réfugier derrière « love, energy and heavy music » quand on a signé One, Disposable Heroes ou …And Justice for All, c'est réécrire l'histoire du groupe et tourner le dos à ce qui a fait sa légende. L'histoire, justement, nous apprend ce que coûte le silence de ceux qui ont une voix.
Nous savons que ce papier fera grincer des dents, chez les fans de Metallica comme chez certains metalleux plus à droite que la moyenne. Tant mieux : un média metal qui ne dérange personne ne sert à rien, et le metal n'a jamais eu vocation à rassurer. Chez Metal Sound Media, nous continuerons de dénoncer l'extrême droite, le laisser-aller politique et les stars qui préfèrent se taire, ou faire taire les autres, plutôt que d'assumer le poids de leur voix. Et vous, qu'attendez-vous d'un groupe sur scène : qu'il vous fasse oublier le monde, ou qu'il vous le montre ?