Mar. 29 sep. 2026
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Le jour se meurt, la nuit veille
Chat Pile & Uncle Acid and The Deadbeats face à l'effondrement

Analyse croisée des nouveaux albums de Chat Pile et Uncle Acid & The Deadbeats : deux visions de l'effondrement social et écologique face à l'obscurité.

Guillaume W
Chroniqueur
Publié
Le jour se meurt, la nuit veille : Chat Pile & Uncle Acid and The Deadbeats face à l'effondrement

Chat Pile – Who Loves the Sun (4 septembre 2026, The Flenser)
Uncle Acid & The Deadbeats – Shapes of Midnight (18 septembre 2026, Killer Candy Records)

Il y a des mois où deux disques semblent se répondre sans jamais s'être parlé. Celui-ci en est un. Entre le 4 et le 18 septembre 2026, à quinze jours d'intervalle, alors que l'été bascule vers l'automne et que la lumière commence sérieusement à raccourcir, deux groupes que presque tout oppose ont posé, sans concertation, le même diagnostic sur le monde. L'un l'a fait en plein jour, l'autre à la tombée de la nuit. Ensemble, ils dessinent les deux faces d'une même pièce : celle d'un monde qui se regarde s'effondrer sans savoir comment l'arrêter.

Un soleil qu'on n'aime plus, une nuit qui ne dort jamais.

Les titres, déjà, se répondent comme un négatif photographique. Who Loves the Sun, qui reprend le titre d'une chanson du Velvet Underground sur la dépression et la confrontation aux forces élémentaires, pose une question presque enfantine dans sa formulation, mais dévastatrice dans son contexte : qui, sincèrement, peut encore aimer le soleil, quand celui-ci n'éclaire plus qu'un paysage de villes rongées par les eaux montantes, d'emplois sans issue et de vies dissoutes dans les écrans ? En face, Shapes of Midnight ne cherche même plus la lumière : le disque s'installe directement dans les heures les plus sombres, celles où, comme le raconte Kevin Starrs, une demeure sur la colline abrite les puissants pendant qu'en contrebas le village agonise, une image que le chanteur dit avoir imaginée seul avant de réaliser qu'il venait, sans le vouloir, de réécrire Le Masque de la mort rouge d'Edgar Allan Poe.
D’un côté un astre qu’on ne peut plus regarder en face, de l’autre, une obscurité si totale qu’on n’y distingue plus l’ennemi. Deux versions d’une même panne de lumière.

Chez Chat Pile, le point de départ est frontal. Le chanteur Raygun Busch a été clair sur ce qui a nourri l’écriture : le combat contre l’IA, les génocides en cours à travers le monde, le dérèglement climatique, l’accumulation obscène de richesse par une poignée de puissants méprisants et méprisables. Le groupe d’Oklahoma City, déjà connu pour son pessimisme américain viscéral depuis God’s Country et Cool World, ne change pas de sujet mais plutôt d’angle.

Après avoir documenté les systèmes d’oppression sur ses albums précédents, Who Loves The Sun s’attaque cette fois à l’apathie généralisée de la population qui les subit, et parfois les entretient. La pochette elle-même raconte cette histoire : cette tour de bureaux imposante vue depuis cette habitation calcinée, vacante et sa tente de sans-abri.

Chez Uncle Acid & The Deadbeats, la démarche est plus détournée mais tout aussi frontale une fois qu’on en perce le vernis. Les anglais, coutumiers des récits macabres et des atmosphères de cinéma de genre, d’horreur et des années 70 (parfois le tout en même temps), signent ici ce que beaucoup de médias désignent comme l’oeuvre la plus ouvertement politique du groupe : une charge contre les inégalités de richesse et le saccage environnemental, vêtu de l’imagerie gothique habituelle du groupe… Mais avec un revers plus tranchant que sur le concept album précédent, Nell’Ora Blu, davantage tourné vers le cinéma noir italien. Ici, le fantastique n’est plus un refuge, il est une métaphore effroyablement honnête du présent.

Deux registres, un seul message.

Voilà bien la dualité la plus frappante de ce diptyque : ces deux albums ne pourraient pas sonner plus différemment, et pourtant ils racontent, presque mot pour mot, la même chose. Chat Pile hurle en pleine lumière, dans un noise-rock plus mélodique que jamais mais qui n'a rien perdu de sa brutalité, les critiques soulignent unanimement cette tension entre morceaux étonnamment accrocheurs et déflagrations les plus intenses de la discographie du groupe. Uncle Acid, de son côté, murmure et chante à la manière d'une comptine empoisonnée, quelque part entre Black Sabbath et les harmonies vocales pop des Bee Gees ou des Beatles, période la plus sombre, un groupe que d'aucuns décrivent comme un Ghost qui aurait vraiment choisi le mal plutôt que le spectacle.

Mais une fois le vernis sonore gratté, le même constat apparaît : une élite murée dans son confort pendant que le reste du monde brûle ou se noie. Chat Pile le dit dans la langue crue du présent, entre intelligence artificielle et hoarding capitalisme. Uncle Acid le dit dans la langue du conte macabre, entre peste et manoir sur la colline. Deux siècles séparent presque leurs images de référence, la nouvelle de Poe date de 1842, et pourtant elles se superposent avec un naturel presque terrifiant.

Un vertige à deux visages.

Si l'on devait ne retenir qu'une poignée de titres pour résumer ce diptyque, quatre morceaux suffiraient presque à raconter toute l'histoire. 

Chez Chat Pile, Deep Blue ouvre la marche avec un riff de guitare hypnotique, presque minimaliste, qui porte le morceau sur un momentum constant, une entrée en matière trompeusement accessible pour un groupe qui n'a jamais caché sa noirceur. C'est justement cet écart entre l'apparente légèreté du son et la lourdeur du propos qui rend le morceau si efficace. À l'autre bout du spectre, PEN I S MALL assume pleinement la provocation dès son titre, et la violence du morceau semble annuler d'elle-même toute lecture au second degré : Raygun Busch y aurait littéralement abîmé sa voix à force de hurler, et le résultat est à la hauteur de cet excès, l'un des sommets de brutalité pure de tout l'album. 

Côté Uncle Acid & The Deadbeats, House by the Grave ouvre Shapes of Midnight comme une carte de visite : un rock fuzz inquiétant, à tempo médian, porté par le ténor si reconnaissable de Kevin Starrs, façon gourou de secte. Le morceau pose immédiatement les fondations de l'album, entre menace feutrée et mélodie entêtante. Don't Let It Control You, choisi comme premier single, fonctionne à l'inverse comme la décharge d'adrénaline du disque : une urgence rythmique, presque une poussée vers l'avant, qui tranche avec le classicisme plus posé du reste de l'album, une manière de rappeler que la menace politique qui traverse le disque peut aussi se vivre à cent à l'heure, pas seulement à la lueur d'une bougie.

Ensemble, ces quatres titres condensent bien la logique de ce diptyque accidentel : Chat Pile qui hurle sa colère jusqu’à s’y blesser la voix, Uncle Acid qui distille la sienne avec la patience d’un conteur, mais un vertige commun qui ne laisse, dans un cas comme dans l’autre, aucune échappatoire.

L’impuissance comme fil conducteur.

C'est peut-être là que les deux disques se rejoignent le plus profondément : ni l'un ni l'autre ne prétend proposer d'issue. Chat Pile ne signe pas un manifeste plein d'espoir, mais une tentative, les mots sont ceux du bassiste Stin, de garder son humanité à une époque d'anti-humanité extrême, sans certitude d'y parvenir. Uncle Acid referme son disque sur une note tout aussi fataliste : une fois que la mort a commencé son ascension vers le manoir, il n'existe plus d'échappatoire, seulement la possibilité d'éteindre la lumière et d'attendre.

Ce sentiment d'impuissance face à un monde en chute libre, aucun des deux groupes ne cherche à l'euphémiser. Ils l'habillent différemment, l'un dans le réalisme sale du quotidien américain, l'autre dans le folklore gothique européen, mais le vertige est le même : celui de savoir que quelque chose s'effondre, sans disposer du levier pour l'arrêter.

Entre deux saisons, l’épilogue.

Il y a quelque chose de juste dans le fait que ces deux albums arrivent au moment précis où l’été bascule dans l’automne, où les jours raccourcissent sans qu’on l’ait vraiment vu venir. Who Loves The Sun et Shapes of Midnight sonnent comme les deux mouvements d’une même bande-son de saison : la lumière qui décline, et la nuit qui s’installe pour de bon.

Au fond, ils parlent aussi de nous, aujourd’hui, spectateurs d’une actualité qui ressemble de plus en plus à une chute au ralenti — pour reprendre l’image d’Hemingway qu’on associe souvent à ce genre de désastre : lentement, puis d’un coup.

Et comme s'il avait anticipé jusqu'à la saison de cette chronique, Chat Pile referme Who Loves the Sun sur October All the Time. Après la déflagration des neuf titres qui précèdent, ce morceau de clôture surprend par son calme, presque son renoncement : plus de cri, plus de riff qui cherche à convaincre, seulement le constat fatigué qu'on est entré dans un automne permanent, une saison qui ne cède plus sa place à rien d'autre. Le titre lui-même sonne comme un aveu : et si la chute dont parlent Chat Pile et Uncle Acid n'avait plus de fin prévue, si l'automne était devenu, tout simplement, la nouvelle météo par défaut du monde ?

Deux groupes, deux continents, deux registres. Une seule question, qu'on l'entende hurlée en plein jour, chuchotée à minuit, ou murmurée dans la résignation d'un octobre qui ne finit jamais : qui, encore, veut bien croire qu'on peut arrêter la chute ? 

Guillaume W
À propos de l'auteur

Guillaume W

Chroniqueur

Guillaume est grand comme son âge et aime écouter les sons qu'il veut écouter. Passionné de métal, de jazz et de jeux-vidéos, il arrive en big 2025 pour nous régaler les yeux de ses avis auditifs.

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