Agalloch - Ashes Against the Grain

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Pour cette chronique anniversaire, j’aurais pu vous parler des 30 ans du Black album, l’album éponyme de Metallica. Je vous aurais alors dit ce que disent tous les boomers en concert avec leur bandana pour couvrir leur calvitie : que c’est un album culte, que c’est le meilleur album de Metallica, la preuve ils ont même appris à jouer l’introduction de Nothing Else Matters à la guitare ! Mais la vérité c’est que ces boomers préfèrent juste cet album car il est nettement moins thrashy que ses prédécesseurs – ceux qui disent le contraire, vous êtes des poseurs et ceux qui sont d’accord vous êtes des puristes hein !
J’aurais également pu vous parler des 25 ans de l’EP Number 1 de ManOWar. ManOWar, groupe qu’on ne présente plus : des hommes musclés en combi’ cuir viennent vous raconter des histoires de fraternité guerrière et à quel point ils aiment les femmes comme s’ils devaient se justifier de quelque chose. Mais je craignais que vos petites oreilles ne puissent pas supporter autant de force virile. La vie étant une succession de renoncements, j’ai donc abandonné mon projet.
J’ai choisi à la place l’album des compromis. C’est un album des compromis parce qu’il fera rager à la fois les poseurs, les puristes et les mascus : Ashes Against The Grain d’Agalloch qui fête ses 15 ans. En 2006, certains d’entre vous n’étaient pas nés, la France s’embrasait contre le CPE, Zizou est exclu de la finale sur un coup de tête, Nicolas Sarkozy annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 2007 et Camping sort en salle – une année sombre donc. Pour ma part j’avais déjà atteint l’âge respectable de 8 ans, ce qui me rend tout à fait légitime pour chroniquer cet album.  


Agalloch est désormais un incontournable de la scène Black, et notamment de ce qu’on appelle maladroitement « Post-Black », à tel point qu’on dira sans doute que je suis un poseur d’en parler alors que j’aurais pu parler d’Intestinal Fermentation – où avais-je donc la tête ? Ashes Against the Grain est l’album de la consécration pour Agalloch. Après la belle réussite qu’est The Mantle, Ashes Against the Grain les place immédiatement parmi les leaders de cette scène « Post-Black » émergente. La fraîcheur qu’ont apporté les éléments néofolk est désormais moins remarquée tant Agalloch reste sur toutes les bouches et que ces apports ont été énormément repris. On ne compte plus les groupes qui voudraient faire du Agalloch (Vials of Wrath, Gallowbraid, etc.) et la porosité du Black Metal avec des groupes comme Death In June s’en est trouvée renforcée. Il ne faut toutefois pas négliger cet album, non seulement car c’est une pierre fondatrice de toute la vague « Post-Black » (pour le meilleur et pour le pire) mais également car il est bien loin des clichés du genre. 

Écoutons simplement les premières secondes du premier morceau, Limbs. Les timbres perçants, légèrement rayés, viennent immédiatement inquiéter avec leur dissonance et suspendre le temps par leur longueur. Ces trente secondes, à elles seules, témoignent d’un savoir-faire remarquable : Agalloch crée sa propre temporalité pour nous plonger dans l’album et montrer à la fois la légèreté et le malaise qu’elle comporte. La levée à la batterie et l’arrivée des guitares, au contraire, se font très lourdement avec des sons saturés, une gamme grave renforcée d’une progression descendante et un tempo lent. Juxtaposés à l’introduction stridente, ces trois éléments créent une force de contraste que la plupart des groupes de « Post-Black » n’arrive pas à avoir, ce qui les contraint à une platitude terne. C’est dans ce bouillonnement que les deux guitares trouvent leur force, en créant des jeux à deux voix où, tandis qu’une se répète, l’autre développe son riff et surtout dispose d’un son bien spécifique qui fait qu’on ne peut les confondre. Finalement, il ne faut pas attendre plus de trois minutes pour qu’un passage néofolk introduise une guitare sèche et une harmonie à trois guitares qui garde une sobriété qui déconcerterait plus d’un blackeux adepte de tremolos picking et de blast beats. Ces quelques premières minutes, à elles seules, témoignent de toute la maîtrise d’Agalloch et montrent ce que devrait être tout album de Black qui se prétend « Post ». : puissance, sobriété, diversité, dissonance, expressivité, tout y est. Il y aurait autant à dire sur la suite de l’album, mais je crains de perdre tout le monde en étant aussi pointilleux, je vais donc me contenter pour la suite d’une approche plus générale. 

Le groupe est en tous points romantique. On y retrouve les forêts, si chères au Black Metal, comme repaire de solitude, l’hiver comme suspension de la vie et les paroles associent la subjectivité du narrateur au paysage désolé. Seul Not Unlike The Waves sort de cette thématique en renvoyant à la mythologie nordique avec Heidrun et Sol. Agalloch ne tombe toutefois pas dans le bucolique d’une forêt idéalisée. Au contraire, elle renvoie à la fois à la souffrance charnelle et à l’absence de dieu, ses contorsions sont la métaphore du corps torturé. Les éléments Black Metal d’Agalloch se retrouvent ainsi dans les paroles tout en étant sublimées par l’image de la nature. La mort n’y est pas évoquée de manière aussi brute que dans De Mysteriis Dom Sathanas par exemple, mais reste bien présente, et la forêt n’est pas vue comme un lieu de paix et de tranquillité. On est donc bien loin des « lieux agréables » d’Alcest ou Skyforest et de la mièvrerie du Post-Black.

Concernant la construction, l’album se divise en 3 parties : le roman forestier des 4 premiers morceaux, la transition mythologique Not Unlike The Waves puis la saga Our Fortress Is Burning.
Après l’introduction longue de Limbs, Falling Snow est un morceau plus direct avec certains lieux communs du Black Metal (tempo moyen/temps forts sur les 2e et 4e temps pour remplir toute la mesure, etc.). Mais des nouveautés sont toutefois apportées. Je pense notamment aux riffs qui varient sur deux notes plutôt que faire un accord en entier, ce qui crée une légère dissonance en maintenant l’harmonie sans cesse sous tension, ou bien le chant guttural étouffé de Jon Haughm. Proche des chuchotements, dents serrées, celui-ci ne se contente alors pas de dire son texte mais l’incarne à proprement parler, comme on serre les dents de douleur. Cette incarnation se retrouve dans le chant plus aigu sur Not Unlike The Waves, un chant un peu plus proche du DSBM rappelant le sacrifice pour honorer le soleil. On peut par ailleurs noter les timbales d’introduction de Fire Above, Fire Below, qui sont sans doute héritées des inspirations néoclassiques du groupe. Par ailleurs, malgré la sobriété des parties de batterie tout au long de l’album (les deux morceaux les plus fournis, Falling Snow et Not Unlike The Waves, n’ayant pas été joués par Chris Greene mais par Jon Haughm), Greene n’hésite pas à limiter son jeu pour accompagner la guitare (ce qui est toujours une bonne chose) et surtout à recourir à diverses percussions comme les cloches qui confirment la dimension rituelle du rapport à la nature. 

Our Fortress Is Burning – I, quant à lui, fait office de nouvelle introduction. On y trouve un son d’ambiance venteuse et surtout une introduction lente au piano. Comportant trois morceaux instrumentaux, la saga met en suspens la narration pour laisser parler l’expressivité de la musique elle-même. On retrouve alors beaucoup d’éléments néofolks mais la patte Black Metal reste présente avec plusieurs larsens saturés qui viennent corrompre l’apparente sérénité du premier morceau. Bloodbirds comporte quant à lui sans doute la performance vocale la plus exigeante de Jon Haughm, car toute la chanson est chantée avec un coffre qui montre qu’il n’a pas lésiné en studio et qu’il fait durer toutes ses notes le plus longtemps possible, ce qui colle au riffing traînant du morceau. 


Finalement, Agalloch fait mouche en finissant son album par les paroles « all our shadows are ashes against the grain ». Cela ne renvoie pas seulement à la négativité de l’être ou même, dans une vision plus littérale, au fait que le titre de l’album est littéralement ses derniers mots. Ces cendres à contre-courant représentent bien la musique d’Agalloch elle-même. Au vu des éléments néofolks, romantiques ou néoclassiques, il n’y a aucun doute que la musique d’Agalloch tend vers la réaction musicale. Toutefois, elle sait apporter suffisamment de nouveautés pour extraire les dernières gouttes d’expressivité qu’il reste dans ces genres. Agalloch va à contre-courant du progrès et de l’histoire, mais réussit par moments à suspendre ce cours par l’expression d’une souffrance réelle que le progrès néglige. C’est ce qui fait toute la force de cet album, et c’est à la recherche de ce temps suspendu que le Post-Black s’est placé dans son sillage. 



Par Baptiste - 07/12/2021

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