Interview Antonin - Morteminence, Naemeless Noise, non_self

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Lors de la soirée des 34, nous avons reçu Antonin de Morteminence, non_self, A Thin Naemeless Noise et nous avons pu parler de Black Metal et de l'avenir du genre, de politique et de l'implication des artistes dans notre société !


Metal Sound Media : On voit dans beaucoup de visuels de Morteminence qu’il y a une grosse influence urbaine, semblable à celle qu’on peut retrouver dans Amesoeurs, mais vous avez un son beaucoup plus massif/Black que ce dernier. Comment se sont donc mariées vos influences, lesquelles sont-elles et quelle est votre recherche du son ?

Antonin : A l'origine les démos avaient un son assez proche de celui d'Amesoeurs. C'était des démos faites un peu à l'arrache sur mon ancien ordinateur avec des simulations d'ampli et une carte son d'assez mauvaise qualité. Le son était plus aigrelet et aiguisé, assez similaire à celui d'Amesoeurs. Néanmoins, suite aux enregistrements et au mixage (réalisé par Vincent, guitariste rythmique et second compositeur) et au mastering (de Damien Petit), le résultat final s'est avéré être plus Metal et massif. Je dirais qu'on a fait avec les moyens, les influences et les compétences qu'on avait et ça a donné cette forme finale. Vincent a plus évolué dans le Metal Moderne (Metalcore, Djent) alors que j'ai plus gravité dans les sphères Post-Punk, Shoegaze, Noise, Indé. Les influences majeures communes étaient Deafheaven, Oathbreaker et Alcest. On a aussi une assez grande sympathie pour les sonorités électroniques éthérées et futuristes de formations et d'artistes comme Purity Ring, Chvrches, Grimes ou les scènes Chill et Future Trap. Je précise néanmoins que je cite Amesoeurs mais je n'ai néanmoins aucune sympathie pour sa chanteuse, ses affiliations et ses vues politiques. Je ne peux néanmoins difficilement m'empêcher de les citer car j'ai découvert le groupe à la sortie de leur album éponyme en 2009 (j'avais donc 16 ans) et c'est une œuvre qui a marqué au fer rouge ma vision du Post-Black et du Blackgaze urbain et ma façon de composer et ça se ressent notamment dans le riffing.


MSM : Ces dernières années ont vu une explosion du Post-Black Metal et du Blackgaze et vous vous situez dans cette lignée. Comment vous sentez-vous dans cette scène en tant que groupe émergent et comment essayez-vous de vous démarquez des autres groupes (si vous essayez).

Antonin : On n’a pas particulièrement essayé de se démarquer, à l'origine en tous cas. L'aspect politique a peut-être fait la différence dans l'écho que la musique a pu trouver auprès du public. Mais quand le projet a commencé (fin 2016 donc) j'avais vraiment dans l'idée de faire un album de Blackgaze assez classique et assez fidèle aux racines du genre (Heretoir, Lantlôs, Amesoeurs notamment), dans la tradition de ce qui se faisait au début des années 2010. J'avais conscience que dans un monde Post-Deafheaven c'était devenu difficile d'avoir grand-chose de nouveau à proposer et que chercher à se démarquer risquait de paraître être une démarche poussive. Le futur m'a donné tort car énormément de formations continuent de proposer des œuvres rafraichissantes, diversifiées et continuent de renouveler les sonorités et de faire bouger la vision de ce que peut être le Black Metal. Néanmoins se focaliser sur la solidité des compositions plutôt que chercher à absolument faire du neuf me semblait être une démarche plus sûre.

 

MSM : Les paroles de Morteminence portent une sorte de récit qui raconte l’évolution d’un individu qui fait face à la société capitaliste avancée, ce qui est assez rare dans un milieu qui prétend souvent être « apolitique ». Quelle place joue alors la dimension politique dans votre musique et pensez-vous que le Black Metal puisse être un vecteur de mobilisation politique ?

Antonin : La dimension politique était au départ assez secondaire, et quoi qu'il arrive elle doit rester au second plan, ou sur un plan parallèle. La polarisation politique ne doit pas se substituer à la qualité de la musique, mais j'imagine qu'elle lui donne un impact et une puissance supplémentaire. J'ai l'impression qu'il y a eu quelques groupes qui ont buzzé du fait de leur couleur politique gauchiste et leur démarche « on veut absolument faire la nique aux fachos et au NSBM ». Ça tenait plus de la plaisanterie avec de multiples couches d'ironie, ou du meme musical, que d'autre chose et musicalement c'était pas forcément génial. Je trouverais ça déprimant que les gens finissent par ne s'intéresser à Morteminence que parce que c’est un groupe d'extrême gauche. A l'origine, l'idée était de proposer au travers des paroles une lecture situationnelle et anticapitaliste de la dépression, un « je vais mal parce que... », là où dans le Black Metal (Dépressif notamment) on est plus sur un simple constat « je vais mal » qui est rarement recontextualisé. On est devenu.e par la suite un groupe beaucoup plus explicitement politisé - par des prises de paroles et positionnements extra-musicaux - par la force des choses, par affiliations et parce que je vois aujourd'hui une nécessité de reprendre la scène aux fachos décomplexés et aux centriste nihilistes et collabos. Je ne sais pas si le Black Metal peut être un vecteur de mobilisation politique, ça reste une musique peu accessible même si elle a connu un certain regain d'intérêt auprès du public ses dernières années. Je pense que c'est une musique forte et passionnée qui peut faire ressentir beaucoup d'émotions à l'auditeur.rice et si ça peut la.e faire se sentir partie d'un tout, l'extraire de son sentiment d'impuissance, de solitude, remettre du sens là où on nous l'a ôté, c'est déjà ça de pris. Le RABM (Red and Anarchist Black Metal) existe depuis longtemps et est en plein essor ces dernières années, surtout depuis que le genre est plus perméable avec les scènes Post-Hardcore/Emo/Crust, etc. C'est certain que l'éveil des consciences grâce aux outils d'informations modernes joue beaucoup là-dedans. On met des mots et des causes sur nos maux et nos colères, et c'est un formidable carburant pour faire du Black Metal. Il y a peut-être quelque chose qui se joue, une balance, un tournant. Peut-être que dans les années 2020, la musique des kids politisé.e.s sera le Black Metal.


MSM : Tu as créé plusieurs projets comme non_self (Noise dépressive), Me & the Will to die qui est un projet de Trap’ que tu partages, A Thin Nameless Noise. Est-ce que faire et avoir fait du Metal extrême t’a aidé à composer et à produire dans ces genres musicaux et vois-tu un lien entre le Metal et tes autres projets ?

Antonin : non_self est antérieur à Morteminence et pour le coup il y a assez peu de lien entre les entités en question. Les démarches sont diamétralement opposées, là où sur Morteminence on est dans un travail de composition de longue haleine reposant beaucoup sur la production et le digital, non_self on est purement sur de la noise avec quelques boucles d'instruments réels enregistrées sur le tas. Je répète mes sets jusqu'à ce qu'ils me semblent solides, puis je les enregistre en one-shot et je les joue quelques fois, je les publie et je n'y reviens plus jamais. Par contre A Thin Nameless Noise, à l'inverse, est postérieur à Morteminence et même si c'est purement du beatmaking, il faut le voir comme son alter-ego d'une dimension parallèle éthérée et fantomatique. La première et la dernière track du EP sont une réinterprétation du morceau « Evaporation ». C'est un peu comme si la.e protagoniste des paroles après les évènements de Morteminence continuaient son périple en tant que pur spectre. La grisaille et l'aliénation de l'urbanisme ont laissé place à la légèreté et la liberté. La ville est devenue belle, colorée, psychédélique, elle n'est plus effrayante car l'existence et sa dimension précaire et matérielle ne sont plus un poids.


MSM : En plus de ces différents projets, tu fais partie de l’Anhedonic Front et tu réalises beaucoup de collaborations musicales. Eu égard à tout cet engagement musical, quelle place prend la musique dans ta vie, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel ?

Antonin : Elle prend littéralement tout maintenant. J'ai arrêté mes études en 2016 parce que je voulais intégralement me consacrer à la musique et au militantisme. Je suis au RSA depuis 2018.
et je survis de ça et du peu que peut me rapporter la musique à droite à gauche. Je faisais de l'organisation de concert mais j'ai évidemment arrêté avec la pandémie et je ne souhaite pas reprendre pour le moment. C'est un coût émotionnel, énergétique et financier considérable. Je considère la musique comme mon travail, dont je ne vis pas mais pour lequel je vis. Je ne milite plus beaucoup, du moins plus dans les formes classiques et entendues. Néanmoins je considère qu'apporter aux gens des œuvres musicales dans lesquels iels pourront se retrouver et trouver écho à leurs tourments, les faire se sentir moins seul.e.s, c'est à mon sens un acte politique. En militance, on a besoin de sages, de guerrièr.e.s et de guerisseur.euses. J'ai essayé de faire partie de la deuxième catégorie, ça ne m'a pas réussi, mais je pense pouvoir faire partie de la dernière. La musique prend donc toutes les facettes de ma vie, mais je ne peux pourtant pas me dédier à elle constamment. J'en ai beaucoup trop fait ces dernières années et je me suis épuisé à la tâche parce que je me fixais des objectifs et des exigences que je n'atteignais que rarement. C'est difficile d'accepter que, des fois en tant qu'artiste, on a le droit d'avoir de passages à vide, des manques d'inspirations et qu’on n’est pas toujours en mesure de créer. Dans ma situation, reconnaître ça, c'était comme si je devenais ce stéréotype de l'assisté.e qui pompe des allocs et ça m'était insupportable. Pourtant il n'y a aucun mal à vivre des allocs et il n'y a aucun mal non plus à ne pas être en permanence dans la créativité. Mais tu te sens obligé.e d'être tout le temps faire des trucs, être constamment occupé.e, avoir dix milles projets et dix milles sorties de prévues et tu finis juste par t'épuiser, en faire encore moins et te sentir encore plus mal. Le processus créatif peut être fragilisant, nous ne pouvons pas être constamment dans la productivité et la performance. A mon sens c'est très toxique d'envisager la création de la sorte, et les réseaux sociaux contribuent à nous faire sentir illégitimes en nous imposant des cadences de travail absurdes pour que notre « contenu » - comme on dit maintenant - reste visible, suscite l'intérêt et ne soit pas invisibilisé par les algorithmes. Les personnes qui, comme moi font le choix de consacrer tout leur temps à leur art, doivent avoir conscience de l'importance de se préserver et de résister aux injonctions.


MSM : Le statut de Morteminence a évolué avec ton déménagement qui complexifie les possibilités de composition et de concerts. Est-ce que tu peux nous en dire plus et nous dire qu’est-ce que nous réserve Morteminence dans le futur ?

Antonin : Oui pour sûr et avec la situation COVID c'est encore plus incertain et complexe. Je n'ai à vrai dire aucune certitude quant à l'avenir et notamment de si je veux revenir au live. J'ai eu un gros syndrome de la page blanche depuis 6-7 mois, c'est lié aussi avec mon déménagement sur Rennes et les galères qu'un changement de ville peut entraîner et les confinements successifs m'ont fait perdre, comme à beaucoup malheureusement, pas mal de points de santé mentale. Je m'en remets et m'y remets donc doucement mais je peux d'ores et déjà dire que je planche toujours sur la composition du premier vrai album et que je l'ai quasiment terminée. On peut donc espérer voir cet opus voir le jour pour la fin 2021. Cet opus sera clairement différent des EPS, en termes de composition, de sonorité et de production. Le Blackgaze massif avec une composante Post-Metal, on en a un peu fait le tour. L'album est une échéance au long terme, mais il n'est pas exclu que d'autres choses viennent entre temps. De plus on est revenu.e à la forme initiale du projet (deux personnes - Vincent et moi - qui font de la musique derrière leurs ordis et s'échangent des fichiers pour faire des morceaux, bien que Jérémy participera à l'enregistrement de l'album), on se sent assez libre et on essaie de pas freiner nos impulsions créatives. Si on veut pondre une cover de Linkin Park, on le fait (et on l'a fait) si on veut sortir un morceau complètement DSBM (Depressive Suicidal Black Metal) brut de décoffrage ou une ballade indie on le fera aussi.


Projets : 

Morteminence (Blackgaze) : https://morteminence.bandcamp.com/

non_self (Noise DSBM) : https://nofknself.bandcamp.com/

A Thin Næmeless Noise (Trap instrumentale) : https://athinnamelessnoise.bandcamp.com/

Et évidemment sur Facebook, Spotify, Deezer, MSN (peut-être pas ça par contre)...


Par Baptiste - 25/05/2021

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