White Ward - Love Exchange Failure

Catégories : Chroniques
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Quand on vous dit « Post-Black Metal ukrainien », la plupart d’entre vous pense à Drudkh. Pourtant on n’est pas obligé de suivre des cryptofascistes dans une forêt pour entendre du bon Black Metal, on peut rester dans le centre-ville d’Odesa et suivre le quintet de White Ward pour entendre un Black Metal qui change, non seulement par son origine, mais également par son ajout d’un instrument que l’on retrouve à mon goût trop peu dans le Black Metal : le saxophone.

 


L’ambiance urbaine de Love Exchange Failure inaugure l’album avec un bruit de fond qui résonne sans cesse et des sons de sirènes. Comme on peut s’y attendre pour un groupe de Black Metal, cette introduction est plutôt mélancolique, et sa légèreté est renforcée par le son lisse des balais qui frottent la caisse claire avec seulement les charlestons pour appuyer quelques accents, comme des bruits de pas qui se traînent. Les triolets du piano et le saxophone légèrement étouffé se marient bien grâce à leur ton assez jazzy et brumeux. C’est donc ce trio piano-saxophone-batterie, qui ouvrira l’album, comme un trio Jazz que supplante un groupe de Black Metal en prenant peu à peu la place sur la scène. L’entracte est figuré par un silence, puis le son épais des guitares rythme des croches qu’accompagnent des coups de cymbales. Un fill à la double-croche sur la caisse claire et les toms fait office de levée de batterie, dernière référence au jazz, et les cris du chanteur nous font définitivement sombrer dans le Black Metal. Sans traîner, on arrive sur du trémolo picking et des blastbeats tout ce qu’il y a de plus classique, bien que le son légèrement plus grave qu’on pourrait s’y attendre témoigne des influences Hardcore du groupe. Le chant débute réellement lorsque la mélodie s’allège car si le tempo ne baisse pas, la caisse claire ne marque plus que les temps forts tandis que la guitare aiguë joue le rôle de guitare lead en répétant deux notes dissonantes à la croche. Cela nous permet de profiter du chant crié aigu d’Andrey Pechatkin qui est reconnaissable par son timbre légèrement glaireux. S’effondrant sur lui-même, ce moment s’arrête aussi brusquement qu’il a commencé pour rendre la mélodie au piano, accompagné cette fois-ci non du saxophone mais de la basse, ce qui n’est pas typé Jazz. Bien que plus lent, le passage Black qui s’ensuit reprend des éléments de son prédécesseur, notamment la guitare, mais la baisse de vitesse permet aux instruments de se joindre peu à peu et d’adapter leurs parties afin de créer un crescendo sur une mélodie non à deux notes, mais à trois ! Cela n’est pas preuve d’incapacité musicale pour autant, car le guitariste lead jouera plus tard un solo qui montre qu’il a une bonne maîtrise de son instrument et qu’il n’a rien à envier aux envolées lyriques du saxophone. Ce premier morceau indique par ailleurs la plupart des ressorts musicaux auxquels recourt White Ward, à savoir un Black Metal assez rapide et à deux guitares sur lesquelles viennent se poser une voix rauque et un saxophone qui rajoute un peu de rondeur tout en perçant le mur sonore des guitares. Il ne faut pas omettre également les changements de tempo, que ce soient de simples alternances entre le binaire et le ternaire ou de réelles modifications des BPM - comme c’est le cas à la huitième minute, instant à partir duquel le morceau commence à ralentir pour entamer progressivement son achèvement pour retourner aux samples urbains du début. 

Laissant plus de place aux instruments organiques, Poisonous Flowers of Violence s’ouvre avec des arpèges légers de guitare et de basse auxquels a été ajoutée une large dose de réverbération. Comme on peut la retrouver chez Deafhaven, Alcest, et tant d’autres groupes « Post », la structure introductive se compose d’un passage doux suivi d’une explosion Black Metal. Ce qui est intéressant dans ce morceau toutefois est que les guitares saturées suivent la logique de l’introduction et que ce passage Black Metal se compose lui-même en deux temps, comme s’il avait lui-même un passage introductif avant de se donner à fond. Comme on pouvait également s’y attendre au vu des influences du morceau, on trouve d’autres éléments plus légers comme des guitares Shoegaze, ce qui est cohérent puisqu’on y retrouve le trémolo picking bien que ce soit sans saturation. Poisonous Flowers of Violence marque particulièrement bien sa signature ternaire, que l’on ressent bien au milieu de la chanson avec sa sensation cyclique qui est mise en avant par les répétitions des guitares. On ne s’étonnera également pas de retrouver la spécificité de White Ward, à savoir le saxophone, qui dispose d’une longue plage sonore dans laquelle il développe un son légèrement rauque qui se marie bien avec le chant Black. En effet, malgré ses changements réguliers, White Ward réussit à garder une certaine cohérence entre ses différents moments. On peut ainsi noter la réussite de la fin, qui reprend beaucoup d’éléments du morceau comme l’atmosphère saturée du Black Metal et du saxophone qui donne tout son souffle à ce passage, tout en ajoutant quelques touches de piano qui font des éclairs lumineux dans la trame musicale.

Dead Heart Confession commence également par de la guitare, sauf que celle-ci a un son bien plus sec que dans Poisonous Flowers of Violence. Il semblerait que nous soyons passés du balcon de banlieue à la pièce à vivre puisque les bruits de synthétiseur et de télévision que l’on entend sont bien plus représentatifs d’un intérieur. Le Black Metal qui s’y développe est alors plus lent, avec un rythme intéressant avec la batterie qui tient la noire en ajoutant des doubles-croches entre. On retourne ensuite à un passage Black Metal à deux guitares et avec la basse bien en avant tel que le groupe nous y a habitué, bien que le passage « Bury your god, bury your blood, bury your soul, bury yourself » soit clamé à plusieurs voix, ce qui est une nouveauté dans cet album. Une autre nouveauté de ce morceau est le solo de guitare de la quatrième minute car il s’agit d’un solo en trémolo picking, ce qui s’inscrit très bien dans le passage Black Metal tout en faisant un bon compromis entre la lourdeur du son et le lyrisme. Cette progression amène sur un passage étouffé qui prédit le passage Black Metal à venir, à savoir un riff qui montre sa signature ternaire grâce à une accentuation des trois premières croches sur les six qui le composent. De la guitare, la focalisation passe à la batterie lors de la cinquième minute, tandis que quelques notes de saxophone et de synthétiseur accompagnent les huit doubles-croches sur la caisse claire – qui signifient donc le passage au binaire du morceau. Il faut par ailleurs noter la cohérence du mixage qui maintient une atmosphère pesante tout au long de ce moment sans étouffer pour autant le synthétiseur, le saxophone ou les samples de télévision en fond. C’est d’autant plus remarquable que cela permet une cohérence thématique avec la reprise du passage Black par la suite qui, bien qu’imposant et radicalement différent dans sa composition, s’inscrit dans une juste continuité. Enfin, le morceau reprend différents passages antérieurs tout en se ralentissant lentement et s’atténuant lentement pour finir en fade-out. 

De même que Love Exchange Failure avait un entracte, l’album en a un également. Placé en milieu d’album, Shelter est un morceau assez calme. On y trouve dès le début un bruit blanc et un larsen puis un piano et des chuchotements qui assurent l’aspect mélodique du morceau. C’est toutefois le piano qui a la part belle car les chuchotements sont parfois accompagnés de hurlements sous-mixés qui viennent recouvrir les chuchotements. Sans structure discernable sinon une évolution des accords au piano, le morceau incorpore en permanence des éléments troublants : le larsen de plus en plus présent, les cris, des coups de cloche, etc. Autant d’éléments qui peuvent nous laisser penser qu’il s’agit d’un morceau qui veut montrer l’aspect « expérimental » de White Ward tant certains sons s’approchent de ce qu’on associerait d’habitude à un bruit. 

La deuxième partie de l’album débute avec une ambiance similaire à la première grâce aux quelques notes de synthétiseurs et à l’ambiance feutrée et jazzy de No Cure for Pain, de son saxophone et de sa batterie jouée aux balais. Cette atmosphère se confirme avec le passage sur la cymbale ride que les balais rendent nettement moins tranchante que des baguettes en olive. Tandis que le synthétiseur crée des nappes de fond, le saxophone assure l’aspect mélodique en alternant des passages aigus et d’autres graves qui permettent de donner une certaine dynamique au morceau et lui permettent de s’intensifier peu à peu, d’abord avec la basse, puis avec la place de plus en plus prégnante de la caisse claire et enfin par les larsens à la troisième minute qui instaurent la partie Black du morceau. Comme ce fut le cas dans Love Exchange Failure, la partie Black Metal commence d’emblée dans ce qu’il a de plus violent et le chant est renforcé par une voix plus grave. Afin de relancer la dynamique, on trouve deux groupes de deux mesures lors desquelles le pattern rythmique s’arrête et le son étouffé pour former une suspension et ainsi relancer le morceau avec des breaks de batterie. Elles permettent de mettre en place un passage toujours typé Black mais avec moins de blastbeats et de trémolo picking, ce qui libère de l’espace sonore au saxophone qui s’insère dans le riffing. Dégageant de plus en plus de place, les guitares vont jusqu’à ne jouer plus qu’un seul accord par mesure tandis que la basse est plus marquée et que la batterie et le saxophone ont tout un passage où ils développent tous les deux leur jeu. Les guitares ne sont toutefois pas en reste car on trouve ensuite un solo de guitare très aigu et doublé à sa moitié qui n’hésite pas à aller accentuer sa saturation, ce qui permet une reprise fluide avec la composition Black Metal de la sixième minute – lequel reprend des motifs similaires aux passages précédents tout en les articulant d’une manière différente. Cela dure deux petites minutes à la fin desquelles la musique se réduit aux guitares étouffées qui jouent aux rythmes des toms (deux croches et croches deux-doubles). Bien qu’un peu abrupte, cette transition entraîne un ralentissement du rythme, ce qui donne une mélodie beaucoup plus aérée. Les guitares assurent cette place mélodique grâce à un riff dissonant en sextuples-croches dont le son aigu et net tranche avec le reste du morceau et que l’on verrait plus dans une composition Death/Djent que dans un morceau de Black Metal. Ce riff se distingue d’autant plus qu’il est accolé à des chœurs, donc des voix claires et mélangées, tout l’inverse donc. Comme il avait commencé, des larsens viennent taire le morceau et celui-ci retourne à une ambiance plus typée Jazz avec le saxophone, la batterie et le piano initiaux. Puis pour la dernière minute, les guitares et le chant Black reviennent, mais sous une forme évidemment plus calme cette fois-ci car tous les instruments jouent à la croche sans trop de variations, ce qui laisse durer la mélodie assez longtemps pour finir le morceau sur son ouverture en résonance. 

Si on s’attend désormais aux ambiances Jazz de White Ward, Surfaces and Depths nous surprendra car ses accords au piano laissent place à une ambiance minimaliste et aux relents Trip-hop que l’on n’attendait pas. La batterie étouffée et la voix claire et féminine nous rappelleraient sans doute Portishead et cela laisse évidemment une sensation de nouveauté dans cet album. On retrouve tout de même un peu de trémolo picking en fond, mais celui-ci a des effets Shoegaze et non Black Metal. Il est de toute façon évident que ce morceau ne cherche pas à mettre en jeu de grandes forces sonores et cela est assuré par les passages lents du morceau qui laissent de grands passages de résonance vides. La voix elle-même est assez feutrée et n’a pas beaucoup de coffre, ce qui fait que bien qu’en premier plan elle ne prend pas trop d’espace sonore, ce qui est cohérent avec l’atmosphère. Sans doute est-ce également pour ne pas surcharger la musique que le saxophone et la voix ne sont que rarement ensemble mais vont plutôt s’emboiter le pas. Même les passages un peu plus fournis, avec un rythme et une mélodie bien identifiables, restent assez doux car la guitare reste en fond tandis que la mélodie est assurée par le piano. Il faut attendre ce qui s’apparente à des « refrains » pour retrouver de la guitare, mais comme vu plus haut celle-ci a un réglage Shoegaze qui la rend certes perçante, mais pas nécessairement agressive car il n’y a pas de saturation, ce qui permet aux autres instruments de rester audibles sans forcer jusqu’à la fin qui se contente de laisser les instruments sonner. 

Pour finir cette seconde et dernière partie d’album, Uncanny Delusions joue d’accords de guitare très réverbérés dans un son que l’on pourrait facilement imaginer dans Ecailles de Lune d’Alcest. La voix claire est présente dans ce morceau également mais il s’agit cette fois-ci d’une voix masculine. Il s’agit ainsi d’une nouveauté dans cet album, et il est agréable de continuer d’en entendre alors qu’il s’agit du dernier morceau. Mais l’album ne se contente pas de l’atmosphère flottante et calme du début car des coups de crash et des accords en larsen font une levée Hardcore au morceau. Ces relents HxC que l’on retrouve dans tout Love Exchange Failure sont particulièrement audibles dans ce morceau-ci avec le chant crié quasiment seul et la basse bien présente. Le mélange entre le chant Black aigu et les guitares dissonantes crée un sentiment d’étrangeté que le saxophone vient renforcer avec ses légatos dissonants. Le morceau retourne par la suite vers le Black Metal en incorporant des structures avec des contre-temps héritées du Hardcore pour lui conférer du relief. Cela trouve son apogée dans le mélange Black Metal/saxophone de la cinquième minute où, pour la première fois, le saxophone joue à pleins poumons avec le trémolo picking, ce qui fait une mélodie avec deux timbres dissonants aigus. Ce passage à lui seul est si intense qu’il faut relancer le morceau, ce que font un discours parlé et la batterie qui joue sur les toms et dédouble peu à peu son pattern pour l’accélérer et coller au trémolo picking en fond des guitares. Cela crée un crescendo qui trouve son apothéose avec les larsens et un passage Black qui alterne entre le binaire et le ternaire, ce qui renforce la lourdeur des passages binaires qui paraissent alors plus lents. Le saxophone refait une apparition à la huitième minute mais est nettement moins audible qu’auparavant car les autres instruments continuent de jouer des sons saturés qui le noient un peu. Il y déclame toutefois une dernière fois ses sons dissonants et liés ; tellement bien liés que la guitare prend immédiatement le relai avec un solo aigu et perçant tout en légatos. Enfin, en dernière partie d’album, Uncanny Delusions abandonne ses vêtements Black Metal pour revenir à un son minimaliste comme on a pu en entendre dans Surfaces and Depths avec un saxophone cette fois-ci bien présent dans un jeu haletant. C’est donc une fin très douce, que la batterie au fond des temps et les légatos adoucissent d’autant plus ; jusqu’à ce que les instruments se taisent un à un pour laisser place à un son de gramophone vieilli et corrompu, à moitié recouvert sous un bruit blanc et des cris pour clore l’album. 

 


Malgré sa longueur plutôt conséquente car Love Exchange Failure mesure plus d’une heure, il s’agit d’un album qui sait retenir ses auditeurs sans tomber dans le gimmick ou le déjà-vu. Son plus bel avantage est sans aucun doute le saxophone, qui n’est pas incorporé comme un élément kitsch ou fanfare comme on peut le retrouver chez certains groupes, mais qui est apprécié dans toute la rugosité que peut sortir l’élément et avec les sons désagréables qu’il peut sortir. En cela, l’instrument se marie très bien avec le Black Metal et le chant rauque d’Andrey Pechatkin. Mais White Ward ne se limite toutefois pas à ça car on sent que le groupe a voulu innover et proposer un son reconnaissable et unique, et cela me semble être une réussite dans la mesure où la patte du groupe se reconnaît dans chaque morceau. 


Par Baptiste - 31/01/2021

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