Le 7 août 2026, Lammoth publiait Onward, un album consacré à Bill le poney, personnage secondaire du Seigneur des Anneaux. Porté par une écriture aussi lumineuse qu'exigeante, le disque a connu un accueil que le musicien américain, basé en Caroline du Nord, n'avait pas anticipé. Nous avons voulu en savoir plus sur l'homme derrière le projet, son engagement antifasciste, son rapport à l'IA générative, et la genèse de cet album pas comme les autres.
Qui es-tu ?
Avant Lammoth, qui es-tu ? D'où viens-tu, et qu'est-ce qui t'a donné envie de jouer dans un projet de black metal lié à l'univers de Tolkien ?
Je suis quelqu'un de plutôt « normal », haha. Je suis marié, j'ai un chien, un boulot alimentaire pas très palpitant, etc. J'ai grandi au Texas, et j'ai déménagé en Caroline du Nord en 2019. Je fais de la musique depuis que je suis tout petit, environ huit ans, et j'ai été dans plusieurs groupes avant de lancer Lammoth. Je suis obsédé par le Seigneur des Anneaux et Tolkien depuis ma première lecture du Hobbit, enfant, et encore plus depuis la sortie des films. Le metal est aussi un genre que j'écoute depuis très jeune, vers dix ans. Une fois que je me suis mis au black metal, un projet à thématique tolkienesque m'a semblé être la meilleure façon de combiner deux passions personnelles, et une bonne base pour construire mon esthétique et mes thèmes lyriques. Mais le black metal tolkienesque n'est pas un concept nouveau, ce qui explique en partie pourquoi je me suis concentré principalement sur les hobbits.
Lammoth est ouvertement antifasciste, et fait partie de l'Antifascist Black Metal Network. Qu'est-ce que ça représente pour toi ? Et aujourd'hui, arrives-tu à trouver ta place et à t'épanouir sur la scène américaine, malgré ce qu'il se passe dans ton pays et dans le monde ?
Pour moi, être antifasciste, c'est globalement vouloir favoriser un monde débarrassé de la haine, où chacun est libre de vivre comme il le souhaite. Concrètement, ça veut dire s'opposer aux systèmes politiques autoritaires et aux autres idéologies d'extrême droite. On sait tous que le black metal traîne une longue histoire d'idéologies haineuses et xénophobes. De nos jours, on dirait que chaque pierre qu'on retourne cache des accointances douteuses qui n'ont rien à faire dans notre scène. Me revendiquer comme artiste antifasciste, c'est une façon d'affirmer clairement que je ne tolère aucune forme d'oppression, pour que les gens se sentent en sécurité en écoutant ma musique, mais aussi pour diffuser le genre de positivité qui peut aider à améliorer l'avenir de tout le monde. J'ai la chance de vivre dans une ville qui fait un peu figure d'oasis culturelle aux États-Unis, ce qui facilite les rencontres avec des gens qui partagent mes valeurs, et la communauté locale est globalement très intolérante envers les idéologies haineuses. Mais voir ce qui se passe dans notre propre pays, et dans le reste du monde, est vraiment décourageant par moments, et c'est justement ce qui rend encore plus nécessaire de prendre une position claire contre ces dogmes.
Il y a un vrai artisanat dans ce que tu fais, écriture, enregistrement, souvent tout le mixage toi-même. Est-ce que cette approche « faite main » est aussi une forme de position, notamment face à la place grandissante de l'IA générative dans la musique aujourd'hui ?
Complètement. Je pense que le black metal, et l'extreme metal en général, est né des mouvements punk et hardcore qui l'ont précédé, et une grande partie de cet héritage, c'est justement le DIY, faire de l'art avec les moyens du bord. Quand j'ai lancé ce projet solo, je n'avais même pas l'intention de sortir la musique publiquement, c'était juste quelque chose que je faisais pour le plaisir. Mes toutes premières démos étaient très old school, enregistrées sur un 4 pistes à cassette. Avec le temps, j'ai réalisé que j'adorais me plonger dans l'aspect technique du son, et faire des enregistrements sérieux est devenu quelque chose d'accessible si je décidais de m'en occuper moi-même. Comme tu le dis, avec l'IA générative qui a envahi la scène musicale ces derniers temps, il est absolument nécessaire de prendre position, et de laisser les humains faire l'art. L'art sans humanité n'a aucun sens. Donc tout faire moi-même, c'est une façon de le garantir, et d'encourager les autres à continuer à créer.
Processus créatif et narratif
Qu'est-ce qui t'a poussé à mêler l'univers de Tolkien à ta musique, et plus précisément au black metal ? Qu'est-ce qui te fait sentir que ces deux choses allaient ensemble ?
Comme je le disais, Tolkien est une passion qui m'accompagne depuis presque toute ma vie. Les thématiques tolkienesques existent dans le metal et le black metal depuis quasiment les débuts du genre, et je pense que ça fonctionne parce qu'au-delà des références récurrentes au médiéval-fantastique, l'univers de Tolkien est extrêmement atmosphérique, ce qui explique pourquoi il est si présent dans le black metal. Personnellement, je me reconnais beaucoup dans Tolkien et le Seigneur des Anneaux, parce que ça déconstruit vraiment l'idée qu'il faut un héros unique, et ça insiste sur le fait qu'il y a toujours de l'espoir si on travaille tous ensemble. Pour citer Gandalf dans les films du Hobbit : « Certains croient que seul un grand pouvoir peut contenir le mal, mais ce n'est pas ce que j'ai découvert. Ce sont les petits gestes du quotidien, accomplis par des gens ordinaires, qui repoussent les ténèbres. De petits actes de gentillesse et d'amour. »
Pourquoi Bill le poney en particulier ? Qu'est-ce qui, chez ce personnage secondaire du Seigneur des Anneaux, t'a donné envie de construire un album entier — et tout un récit raconté de son point de vue — autour de lui ?
C'est amusant, tout est parti du service d'abonnement de Fiadh Productions, un label associatif qui soutient le sauvetage, les droits et le bien-être animal. Ils proposent un abonnement via Bandcamp où les membres reçoivent une cassette trimestrielle, toutes à thématique animale. Fiadh et moi avions déjà collaboré sur des sorties précédentes, et elle m'a demandé si ça m'intéressait de proposer un album pour l'abonnement trimestriel. Évidemment, j'ai accepté, et en réfléchissant à comment rester dans le thème animalier tout en restant lié aux hobbits, je suis tombé sur Bill le Poney. Au départ, je ne pensais pas que ce serait un projet aussi sérieux, mais plus j'y réfléchissais, plus je réalisais que l'histoire de Bill est antifasciste dans son essence — c'est une histoire de dépassement de l'abus et de l'oppression, et d'apprentissage à surmonter le traumatisme. Et puis je trouve que Bill est un personnage tellement aimé, qui mérite plus de reconnaissance !
« A Gardener » est mon morceau préféré de l'album — on a l'impression qu'il porte le poids de la présence de Sam dans l'histoire de Bill, même dans son absence. Quelle est la relation entre Bill et les personnages qu'il croise, comme Sam, à travers le disque ?
Content que cette idée soit passée à travers la chanson ! La relation avec Sam en particulier est là pour contraster avec la vie antérieure de Bill. Ceux qui n'ont vu que les films ne le savent peut-être pas, mais dans les livres, Bill a un propriétaire abusif, Bill Ferny, dont il est sauvé par la Communauté lorsqu'elle n'a d'autre choix que de racheter le poney à Ferny pour continuer son voyage. Jusque-là, je ne pense pas que Bill savait que des gens (ou des hobbits, des elfes, etc.) pouvaient être bienveillants. Sa seule expérience avec un humain avait été si négative qu'il devait avoir une méfiance profonde envers tout le monde. Donc passer d'un extrême à l'autre, découvrir l'amour et la gentillesse pour la première fois, et réaliser qu'il n'a pas à se fermer à tout le monde — c'est un peu ce que représentent cette chanson et ces relations.
« To Be Free (Bill) » semble être un pivot émotionnel de l'album, avec ces cris dissonants qui appellent Bill. Que représente ce morceau dans son parcours, et pourquoi ce moment avait-il besoin de cette intensité ?
Cette chanson parle vraiment du moment où Bill prend conscience de sa liberté retrouvée. C'est presque comme s'il était sous le choc, il n'arrive pas à croire qu'il n'est plus sous la coupe de Bill Ferny et qu'il ne le reverra probablement plus jamais. Dans les livres, quand ils trouvent Bill pour la première fois, il n'a pas de nom. C'est Sam qui lui donne le nom de Bill, en référence à son ancien propriétaire — ce que j'ai toujours trouvé un peu étrange à première vue. J'aime penser que Sam a choisi ce nom à la fois comme une pique envers Bill Ferny, et comme une façon de racheter ce nom. Un peu comme si Sam lui disait : « Tu n'es plus le poney de Bill Ferny, tu peux maintenant être ta propre version, meilleure, de Bill. » Le cri répété de « Bill » dans le morceau, c'est Bill qui reconnaît son propre nom, et qui prend conscience de ce que ça signifie d'en recevoir un.
Musicalement, on a pu lire des comparaisons avec Devin Townsend — cette idée d'un black metal qui embrasse la lumière et la chaleur plutôt que la noirceur pure. Est-ce une référence consciente, et comment as-tu travaillé cet équilibre entre brutalité technique et douceur presque enfantine ?
Devin Townsend n'était pas une référence consciente à proprement parler, mais d'autres artistes ayant fait des choses similaires, oui, certainement. Je pense que tout ça vient des choses que j'écoutais au moment de l'écriture de l'album. Ma relation au metal a toujours été faite de hauts et de bas, et même si ces cinq ou six dernières années j'en ai été un auditeur assidu, vers la fin de 2025 je me suis retrouvé dans une période où, pour une raison ou une autre, je n'arrivais plus vraiment à apprécier la plupart du metal. Au moment d'écrire cet album, j'écoutais surtout de la musique qui apportait de la lumière, de la chaleur et du réconfort, ce qui explique pourquoi ça a pris le dessus, tandis que les éléments les plus brutaux sont passés au second plan, de façon presque inconsciente.
Sur Onward, tu as réduit la place de l'électronique et du chiptune par rapport à tes précédents disques, pour revenir à un son blackgaze plus « classique ». Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?
Je crois que je voulais vraiment que cet album ait une sensation organique, au sens propre, donc partir vers quelque chose de plus « analogique » me semblait approprié pour un album chaleureux et cosy sur un poney du Seigneur des Anneaux, haha ! Il me semble qu'après la pandémie, et avec la montée de l'IA, il y a eu un mouvement de gens en quête d'expériences plus authentiques et volontairement « hors ligne ». J'essayais aussi de m'inscrire dans cet état d'esprit à travers l'ambiance de cet album. L'idée de « bien-être numérique » est relativement récente, à mesure qu'on découvre les conséquences d'une consommation permanente de contenu sur internet — donc se tourner vers un son moins digital était une façon d'embrasser une forme de minimalisme numérique. Il y a quelque chose dans les guitares épaisses et feutrées, et les synthés aux ondes basiques, qui me ramène à des moments d'enfance passés dehors, pleinement présent à l'instant.
Le succès d'Onward
Onward semble avoir touché un public bien au-delà de ton audience habituelle. À quel moment as-tu senti que quelque chose d'inhabituel se passait avec ce disque ?
Je pense que c'est le lendemain de la sortie que j'ai commencé à sentir que quelque chose d'inhabituel se passait. Le jour de la sortie était déjà le plus réussi que j'avais jamais eu, mais c'était aussi un Bandcamp Friday, et j'avais eu un peu de couverture presse récente de la part d'Invisible Oranges et de l'Antifascist Black Metal Network, donc je pensais que c'était surtout dû à ça. Mais le week-end suivant, les choses ne ralentissaient pas — c'était même tout l'inverse, haha !
Est-ce que ce succès t'a surpris ? Qu'est-ce que tu penses avoir sous-estimé, ou pas du tout anticipé, dans la façon dont les gens allaient recevoir cet album ?
Absolument, ça m'a surpris. Je ne pensais vraiment pas que ça résonnerait auprès d'autant de monde, et encore moins que ce serait aussi bien reçu par la communauté metal. J'avais l'impression qu'il y avait très peu de recoupement entre les metalheads sérieux et les gens qui écoutent le genre de musique joyeuse et lumineuse que j'écoute aussi. Surtout dans le black metal, où on a cette idée que tout doit être sérieux et sombre, que le black metal doit être « maléfique », et où les gardiens du temple n'hésitent pas à te le rappeler. J'imaginais que si quelqu'un tombait dessus par hasard, il verrait la pochette, écouterait 30 secondes et trouverait ça trop joyeux ou trop fantaisiste. Mais en réalité, c'était vraiment génial de voir autant de gens adopter et accepter ce son — ça me redonne beaucoup d'espoir pour l'avenir du genre.
En tant qu'artiste solo qui gère (presque) tout lui-même, comment vis-tu ce saut soudain d'attention ?
Bien sûr, j'apprécie tous ces retours positifs et cette attention, mais pour être honnête, ça a été un peu stressant et difficile à encaisser. En plus de mon travail à temps plein, ça a pris beaucoup plus de temps de gérer toutes les notifications, de préparer les commandes de merch à venir, etc., tout en essayant de garder le fil de mon quotidien. Fiadh Productions est aussi une très petite structure, avec une seule personne qui gère presque tout, donc on apprécie énormément, elle et moi, la patience et la compréhension de tout le monde pendant qu'on prépare les prochaines sorties physiques. En plus, dans la vraie vie, je suis quelqu'un de plutôt discret, qui reste dans son coin, et je n'aime pas vraiment recevoir beaucoup d'attention. Donc j'ai été un peu anxieux face à tout ça, si soudainement, mais dans l'ensemble je suis vraiment flatté et bluffé par la réponse du public.
Et maintenant ?
Après un album aussi lumineux et léger, où vois-tu Lammoth aller ensuite ? Retour vers des thématiques plus sombres, ou tu comptes creuser encore ce territoire plus chaleureux ?
Excellente question. Avant de commencer à travailler sur ce qui allait devenir Onward, j'avais commencé à écrire pour un album à la thématique beaucoup plus sombre. C'est un concept que je veux encore faire un jour, mais seulement quand le moment sera venu. Je pense qu'il est encore trop tôt pour dire exactement ce que je vais faire ensuite. Pour moi, une grande partie de la création artistique est une réponse à ce que je ressens, donc ça dépendra vraiment de mon état émotionnel, du climat sociopolitique du moment, et du type de musique que j'aurai envie d'écouter quand je me remettrai à écrire le prochain album.
Qu'est-ce que ce succès change concrètement pour toi, dans ta façon d'envisager le projet à l'avenir — plus de moyens, plus de pression, plus de liberté ?
J'espère que ça ne changera pas trop de choses ! Plus de moyens, ce serait bien sûr appréciable, pour pouvoir améliorer mon matériel audio, ou faire appel à des professionnels pour certaines tâches. Je prévois aussi de reverser une grande partie de mes ventes pour soutenir des causes qui me tiennent à cœur, comme les droits humains et le bien-être animal. J'espère aussi que ça pourra ouvrir certaines portes pour jouer en live, ce qui serait vraiment sympa. Je vais sans doute ressentir plus de pression au moment d'écrire le prochain album, mais j'essaie vraiment de ne pas laisser ça changer ma façon de faire. Je veux toujours rester fidèle à moi-même, et créer ce que j'ai envie de créer.