C'est le dernier jour de Rock in Bourlon. Les scènes se taisent une à une, les festivaliers traînent les pieds avec ce mélange de fatigue heureuse et de mélancolie du dimanche soir. On avait gardé le meilleur pour la fin : Umuru, duo lillois improbable, un violoncelle amplifié face à une batterie, qui nous a offert l'un des concerts les plus singuliers du week-end. Raphaël Foulon et Noé Zetlaoui s'installent, encore en sueur, pour ce qui sera la dernière interview du festival. Et la plus mémorable.
Guillaume : Duo violoncelle-batterie dans un festival metal, est-ce que le public a été surpris ou est-ce qu'il savait à quoi s'attendre ?
Raphaël : Il y a toujours des gens qui sont super surpris. Surtout par le côté de la guitare électrique que j'ai un peu à remplacer. Personne ne nous connaît, donc évidemment, tu te retrouves devant une scène avec juste un violoncelle et une batterie — il y a un truc surprenant dans tous les cas. Et surtout un violoncelle avec ce son-là.
Noé : On cherche à remplir un énorme espace avec des instruments. C'est vrai qu'en termes de plateau, c'est assez minimaliste.
G : Quand on est habitué à voir cinq musiciens dans tous les sens, même Bruit< hier soir, avec un violoncelle et une batterie aussi — mais on ne sait pas combien de basses sont sur le côté et des pédaliers énormes.
R : Nous, on est un peu plus dépouillés. Des fois on a du mapping de temps en temps, ça peut donner un truc un peu captivant aussi.
G : On a bien vécu le concert, et ça fait toujours plaisir de vous voir. C'est le festival des copains pour vous ?
N : Oui, ça me fait stresser — je sais que je vais jouer devant des potes, des gens qui me connaissent, c'est toujours plus stressant. Et aussi c'est un énorme kiff dans le sens où c'est les copains, c'est la maison, et c'est trop bien.
R : On n'a pas l'habitude de jouer autant sur des scènes metal. On joue avec des gens qui ne sont pas forcément du même bain.
N : Et ça fait trop plaisir de voir qu'ils sont réceptifs.
R : À chaque fois que je vais à Bourlon, j'y vais avec des idées qui révolutionnent un peu ma manière d'écrire ou de faire du son. C'est un peu la sacralisation, quelque part, que je conserve aujourd'hui.
G : Raphaël, tu es à l'origine du projet sous le nom Polygonome. Qu'est-ce que l'arrivée de Noé a changé ?
R : Moi j'avais une vision un peu différente pour le projet. Je voyais peut-être un truc un peu plus électro-rock dansant, quelque chose de moins sourd. Mais au final, je suis absolument ravi qu'on aille dans cette couleur-là. On n'arrêtait pas de se croiser à des concerts à Lille. Il y avait une affinité musicale quelque part. Je le connaissais dans un groupe de grind progressif — Poiro — un registre assez chaotique et bourrin.
N : Raph est venu avec son savoir-faire de personne qui faisait son truc tout seul. C'est particulier. Dans la proposition, t'arrives et tu sais pas trop comment répondre au truc. On s'était donné trois semaines pour faire trois morceaux. Lui, il avait déjà composé des trucs, on a fait de l'arrangement ensemble pour que la batterie s'intègre. Depuis, on a commencé à rajouter des éléments, à amener la batterie dans un univers différent. Moi à la base, je viens du métal. J'ai une formation éclectique maintenant, mais je viens du black et du grind.
- Le groupe vivant sa meilleure vie -
(photos par l'excentrique Gauvain Gaggini)
R : On a mis du temps à comprendre ce qu'on faisait. On savait un petit peu ce qu'on était en train de faire au début, mais on ne savait pas forcément où on allait. Je crois que maintenant, on commence à capter.
G : Comment naissent les morceaux dans un projet comme le vôtre ?
N : C'est le chaos absolu. On a des morceaux qu'on a réécrits trois fois.
R : Les premiers morceaux, c'était rapide — il est venu avec sa matière, on a réarrangé, on a rajouté des trucs. Maintenant, c'est plus des échanges d'idées.
N : On est que deux, on a envie de faire beaucoup de trucs. Souvent on essaie de faire rentrer pas mal de choses, ça coince, ça frustre. Mais du coup, on a besoin de ce temps long pour se remettre en question.
R : Il y a énormément de processus de réécriture. Il y a un morceau qu'on a bossé il y a un an et demi et qu'on n'a jamais abouti.
G : Il y a de l'improvisation dans vos sets ?
R : On crée notre espace de jeu avec tout ce qui est espaces acoustiques, effets, traitements — et ensuite ça nous joue à l'intérieur. Il y a des moments timés, mais il y a des moments qui ne le sont pas du tout. On communique vachement sur scène. On se fait des signes. Il y a un morceau où c'est que ça — juste du bruit, de la texture. On aime se laisser des espaces de liberté.
N : Quelqu'un qui a un ordinateur, ce n'est pas le séquenceur qui va nous dire combien de temps on joue.
R : On ne se laisse pas dominer par les machines nous !
(Rires)
R : On les utilise beaucoup, mais... l'envie, c'est surtout de laisser le jeu. On n'a pas envie de jouer sur bande.
N : Des fois, ça passe aussi par la texture, des idées mélodiques. Moi j'aime bien avec les touches harmoniques. C'est rare des batteurs qui mettent des touches harmoniques — je suis obligé de chanter ces putains de thèmes.
G : Le Herbie Hancock de la batterie, finalement.
(Rires)
G : Pour vous, quand est-ce qu'un morceau est fini ?
R : Quand on est obligé de l'arrêter. Ça fait quinze fois qu'on fait des allers-retours sur certains morceaux.
N : On répète, on ajuste toujours des choses. Souvent au bout de quatre fois qu'on joue le même morceau live, on se dit qu'on va le modifier.
R : Je pense qu'à partir du moment où on sait quelle direction on emprunte, c'est qu'on est sur quelque chose de fini — même si on se donne de la liberté au-dessus.
N : Les harmonies sont parfois modulées en fonction des envies du moment, de la période qu'on traverse.
G : Il n'y a pas de vraie fin à un morceau de façon générale.
N : On a maintenant une heure trente de set. On ne pourra jamais jouer une heure trente — c'est quand même rare. Il y a beaucoup de morceaux qui tombent un peu dans l'oubli.
G : Si vous passez à Reims, arrangez-vous pour faire une heure et demie.
(Rires)
G : On vous compare à Nine Inch Nails, Radiohead, Sigur Rós. C'est juste pour vous ?
N : Tous les trucs qui travaillent dans la nappe. On cite Deafheaven nous aussi. Pas forcément pour le côté post-black, mais pour le côté vraiment envolé. Je dirais un peu tout ce qu'on écoute, ça peut être très éclectique. Je suis à fond dans la musique indienne en ce moment. le gabber aussi, bizarrement, mais ça n'a rien à voir.
R : Il y a vraiment des musiques de nappes et de textures qui cherchent à te faire entrer dans le son. Et c'est ça qui m'inspire. La musique ambiante.
N : Et aussi une partie de la scène jazz. Je suis un gros fan de Tigran Hamasyan. Il y a une recherche dans le son qui permet de décoller et de tripper juste avec ça. Même sur le travail d'improvisation. Il était avec son piano et ses bandes au-dessus — j'étais toujours à fond. Il y a un truc. Même sur le travail de variation — j'aime bien ça.
G : D'où viennent les noms de titres, Duz'urt, Grûn, Nu'urt ?
N : Tu vois le nom du groupe ? Il y a plein de U, bah voilà.
R : On est à des passages vocaux, mais on ne cherche pas à s'inscrire dans un langage en particulier. On s'inscrit plutôt dans des sonorités. On cherche à ce que ces sonorités aient une identité malgré tout. J'aime bien m'inspirer de certaines langues, mais sans jamais y ancrer le sens. Le langage du groupe s'est un peu construit autour de ça.
N : Après, ce n'est pas exclu qu'il y ait des titres qui arrivent avec des noms entiers.
G : Quand je vois ce genre de titres, ça me fait penser à Dead Can Dance. Il y a peut-être un truc derrière — la création d'un langage ?
N : On n'est pas allé jusque là. Ma théorie, c'est que tous les gens qui disent avoir créé un langage n'ont pas créé de langage.
R : Ils ont écrit un truc avec des dictionnaires zeuhl — la planète Kobaïa aussi.
G : Dead Can Dance, le leader du groupe avait dit que tout ce qu'il avait était pensé selon une langue imaginée. Mais il y a aussi Tolkien…
R : Mais qui a vraiment lu Tolkien ?
(Rires)
G : Comment vous procédez pour l'intégration vidéo avec Thomas Zaderatzky ?
R : Normalement, quand il y a de la vidéo, c'est Thomas, du collectif Machine Sauvage, qui joue la vidéo en live. C'est vraiment quelqu'un qui joue, pas une vidéo pré-enregistrée. Il crée des scènes mais il joue avec. Des fois il trippe avec les algorithmes, il utilise du Max/MSP. C'est le nerd absolu dans le bon sens du terme. C'est cette interaction-là qui est intéressante, c'est du vrai live, un pitching, pas une vidéo.
N : Le deuxième concert qu'on a fait, c'était dans un festival de VJ (vidéo-jockey) dans une salle de cinéma. On a vraiment joué, c'était drôle. Il avait développé quelque chose autour d'un cerf avec un nuage de points, très résolument numérique. C'était vraiment cool. Le problème c'est que c'est extrêmement dur de trouver des endroits qui font jouer des artistes vidéo dans de bonnes conditions.
R : Et même dans les grandes salles, les gens ne veulent pas le payer. C'est relou.
G : Pour avoir parlé avec Efrem Menuck de Godspeed You Black Emperor, ça a été leur plus grosse galère dans les années 90 avec leurs artistes vidéo qui les suivaient partout — de les faire payer. Et eux ils étaient neuf sur scène, avec deux artistes vidéo déjà.
N : Nous on est trois.
R : On reste convaincus que ça crée quelque chose avec le public.
G : Vous êtes-vous sentis mis à part de la scène lilloise ?
R : Au final, on s'y sent très bien. On a reçu de bonnes têtes à chaque fois, bien reçu. C'est notre première scène. Si on n'avait pas eu des gens qui avaient kiffé le projet, on ne l'aurait pas fait comme ça. On a un bon accueil à Lille.
N : On aimerait bien avoir un bon accueil ailleurs aussi.
R : La scène lilloise est assez fournie. On a été dans des projets et on l'est encore.
N : À la Malterie, on est au carrefour des esthétiques. J'en fais partie. Il y a tout un brassage — noise rock, post, footwork à Lille, black, rap émergent. On est dans tous ces trucs. C'est au final très naturel de faire quelque chose qui prend tout ça.
G : Comment avez-vous préparé ce concert sur une scène metal ?
R : On vient du métal. Il y a des sonorités très brusques, très abrasives. Même si on y met plein d'autres trucs, c'est toujours une scène à laquelle on se réfère, elle fait partie de nos influences profondes. On l'a préparé comme un concert normal.
N : Notre propos est metal dans son essence.
R : Il y a l'esthétique du choc, que ce soit dans le mélange d'influences, dans l'instrumentarium, dans la manière de bouger. Il y a un truc qui est censé surprendre et un peu secouer.
N : Pour nous, c'est un festival très éclectique.
G : On est passé d'un festival plus stoner à quelque chose de pointu.
N : Le public métal est vachement éveillé à tout ça. L'esthétique métal a toujours été tentaculaire — elle a absorbé tellement de styles de musique. Si tu vas dans un festival de black, tu programmes un petit Pazuzu, t'as déjà un truc un peu barré. On n'avait pas trop peur.
G : La réaction du concert d'Amiens — « un dépaysement singulier, un post-rock qu'on n'attendait pas » — c'est ce que vous cherchez à provoquer ?
N : On ne cherche pas à produire de réaction, mais c'est super flattant qu'on entende ça.
R : On ne cherche pas l'étrangeté pour l'étrangeté. C'est le bain dans lequel on s'est mis. Pour nous, c'est assez familier. Réussir à emmener les gens dans un univers tout à fait autre, c'est super agréable.
G : Où est-ce que vous emmenez l'auditeur avec tout ça ?
N : On a commencé à mettre le doigt dans une direction musicale qui va se disperser dans les trucs plus violents, plus sons électros. Le tout ça va être d'arriver à encore plus pousser les potards à fond ou le rendre plus organique. Ça impliquera peut-être aussi un changement de méthodologie, on ne sait pas encore. On a deux-trois trucs sur le feu mais on a besoin de vraiment bosser dessus.
R : Ça peut être un peu plus noisy aussi prochainement. Et encore avancer encore plus fort dans la musicalité live, dans l'interaction, dans l'interprétation. Même s'il y a beaucoup de technologie, faire en sorte qu'elle soit complètement à l'arrière-plan. Elle est vraiment là pour nous servir, pour forger notre son. À la fin du set, il y avait une reprise de Black Sabbath, je faisais presque un truc proche du Songo (musique cubaine). On a un peu envie de tripper sur des trucs parfois inspirés du trad qui peuvent courir. Aller chercher des sonorités qui ne sont peut-être pas là où on devrait les entendre, et en faire un truc.
N : C'est toujours un gros défi dans tous mes projets. Je m'inspire énormément de musique traditionnelle indienne, persane, d'Europe de l'Est. Et c'est comment on va digérer ces influences sans manquer de respect à la culture, sans faire de pastiches.
G : Pour éviter le Michel Leeb musical.
(Rires)
N : Et aussi intégrer du blast à 240 bpm !
(Rires)
G : Dernière question : une phrase pour vos fans et ceux qui ne vous connaissent pas encore ?
N : Est-ce qu'ils ont conscience qu'il y a le visage de Duke Ellington dans le sable ? Dans chaque mètre carré de sable, il y a une photo de Duke Ellington. C'est l'arrangement quantique des morceaux de sable.
G : La fameuse théorie des singes devant une machine à écrire ?
N : Mais là, en grains de sable — et ils font une photo de Duke Ellington.
R : Des bisous aussi… Le truc c'est que je suis partagé entre donner de l'amour et faire rire.
N : Drogue, hydratez vous. Allez faire votre check-up dentaire tous les ans. Prenez des douches, sautez en parachute.
R : Mangez des légumes. Le fromage est un légume, d'ailleurs.
N : Et écoutez Duke Ellington.
Les lillois pourront retrouver Umuru le 22 Octobre en première partie de Occult Hand Order à le Brat Cave.