Bliss-Illusion - Shinrabansho

Bliss-Illusion - Shinrabansho

Chroniques 21 Juin 2019

Le Shinrabansho, toute manifestation de la nature dans la tradition bouddhiste. Voilà un beau programme pour ceux qui dans leur nom même trahissent le dévoiement du bouddhisme: Bliss-Illusion. La béatitude et la promesse de sérénité qu’apporte le bouddhisme se voient réfutées, comparées à une pauvre illusion sans rien de réel.Pourtant, cet album plonge profondément ses racines dans la spiritualité chinoise et en sort un Blackgaze ritualiste unique et raffiné qu’il me tarde de vous présenter.



L’album commence par nous projeter à la veille du 23 juillet, jour de début du carême bouddhiste lors de la saison des pluies. Notre dernière nuit profane s’ouvre alors sur une atmosphère spatiale aux bruits de machines et aux effets de synthétiseurs. Les guitares très légères et cristallines se marient très bien à ce moment de flottement et sont tranquillement rejointes par des paroles parlées et une rythmique minimaliste. Puis c’est l’explosion: les guitares saturées du Shoegaze arrivent et emportent la mélodie vers un chant guttural assez aigu, rappelant par moment la tessiture de Neige bien que plus granuleux. Ce blackgaze se développe en crescendo en gardant toujours une ligne mélodique claire, soit donnée par les guitares, soit menée par la flûte traditionnelle qui se marie très bien avec la mélancolie de l’ensemble et apportant la première touche traditionnelle sur 7.23 Eve. Les paroles sont recluses à certains passages de cette piste, laissant la scène aux instruments mélodiques pour une composition assez lente qui se clôt sur les sons d’ouverture accompagnés de quelques accords de guitare planants. On plonge plus profond encore dans la tradition bouddhiste avec Sunyata et son gong, ses percussions métalliques et lourdes ainsi que ses chants religieux et diphoniques qui font du morceau un moment rituel à la Batushka. La mélodie n’est pas en reste puisqu’elle est assurée par une flûte traditionnelle qui accompagne un riff staccato aux accents thrash. Le tempo médium et le côté percussif créent des passages vraiment prenants qui vont crescendo jusqu’à la fin mystérieuse et presque occulte qui apaise le tout en nous rappelant à la vacuité qu’évoque ce morceau. C’est sur une ambiance bien plus positive que s’ouvre Recovery of all things avec des chants de méditation et quelques bruits d’oiseaux qui nous transportent dans une nature luxuriante et paisible. Batterie et guitare viennent accompagner ce voyage avec leurs sons shoegaze, rappelant par moment les atmosphères d’If These Trees Could Talk. A l’arrière-plan de cette trame sonore, quelques touches de piano et de flûte traditionnelle se laissent distinguer, rappelant toute la spécificité de Bliss-Illusion. En morceau instrumental, la mélodie n’est pas donnée par le chant mais par un violon assez grave dont le son frotté adoucit encore plus la structure musicale et en fait un moment assez doux et positif ; tout en résonance jusqu’à sa fin aux synthés. Mais le groupe chinois n’utilise pas les guitares saturées que pour le Shoegaze, c’est aussi un pont entre les passages légers et mélodiques et les passages aux influences black. En effet, Prajna porte un tempo plus rapide et une mélodie plus pêchue accompagnée de shakuhachi. Évoquant l'ambiguïté de la compréhension intime des choses dans leur réalité transcendantale, le morceau met alors face à face la rudesse des passages au chant guttural profond puis black et la douceur des instants à la guitare légèrement chantés, faisant se côtoyer une mélancolie évanescente et son penchant endolori et nihiliste. Le parti de la négativité est définitivement pris avec Pass away. Évoquant la mort, le morceau s’ouvre sur la guitare accompagnée de cross-sticks alors que le chanteur alterne entre la parole et le chuchotement, seul un râle vient briser la sérénité de cette introduction. La dimension lyrique est assurée par la flûte alors que la basse est mise en avant et donne une rondeur à l’ensemble, en faisant un passage assez ondoyant. Comme on honorerait un rite spirituel, les chants traditionnels et les percussions apportent une dimension liturgique tandis que les passages saturés à la double pédale appuyée et à la voix black apportent le deuil consubstantiel à tout décès. Comme une frontière entre deux mondes, la quatrième minute apporte une rupture dans la construction du morceau puisqu’elle inaugure un passage plus rythmique, marqué par l’usage de toms, de claves et de grelots qui va perdurer jusqu’à la dernière partie du morceau, chantée en voix de dzo et accompagnée d’une flûte de plus en plus haut-perchée jusqu’à émettre un sifflement strident qui rappellerait les guitares metal. Cet autre monde qu’a ouvert Pass away, c’est celui des enfers - le Naraka. Lieu important de la mystique bouddhiste, ce titre s’ouvre sur des chants en “om” et une flûte languissante et lointaine accompagnée de guitares au son métallique en légatos. Mais cette atmosphère diaphane est très vite supplantée par la barbarie des guitares saturées et du chant black, très vite laissé seul sur scène et soutenu par une voix profonde qui accentue la lourdeur des paroles. Allant crescendo, le morceau se radicalise avec des blast beats qui ne durent malheureusement que trop peu puisque le morceau se clôt à peine une minute plus tard sur un passage rituel lent en chœur diphonique. Notre retour sur Terre est programmé avec The age of the last dharma et son ouverture en accords presque étouffés, ses percussions à main et ses effets électroniques ; c’est à peine si une batterie très légère les rejoint à l’orée de la deuxième minute. Cette aura douce et lente prend tout son sens lorsque le chanteur devient narrateur et nous propulse dans un conte. Cependant, ce récit est maussade puisqu’il déplore la fin des normes et des lois. A la quatrième minute, un coup de tonnerre et des cloches accentuent le côté funeste du morceau en inaugurant une reprise du thème à la guitare saturée et au chant black. Bien loin de l’eurythmie des débuts, la dissonance règne ici en maître avec des rires fous et des variantes dissonantes à la flûte qui vont clore le morceau dans des gammes sinistres. Contrairement à son prédecesseur, Impermanence est bien plus agréable puisque la piste reprend les sonorités shoegaze accompagnées de quelques notes de flûte qui procurent cette fois une impression d’éloignement et d’écho. Entremêlée de quelques percussions et de claquements de baguettes - ce qui est suffisamment rare pour être remarqué -, la voix claire du chanteur est plus mise en avant que jamais par un jeu de renvois avec la flûte qui tisse cette harmonie à deux tons. Cette mélodie éthérée et complexe procure toute la dimension aspirante du morceau, encore renforcée par la plage ambiante de nature qui vient clore le morceau sur une note légère. S’en suit une reprise de Prajna et ce morceau étrange qu’est We. Car si on retrouve là encore cet accord entre la musique et la nature avec le mélange de guitare et de sons de vagues, le morceau d’à peine deux minutes devient plus chaotique en mêlant des chuchotements puis du tremolo picking avec chant black démultiplié qui donne vraiment l’impression des mouvements désordonnés d’une foule possédée. Enfin, l’album se clôt sur un morceau non pas sinistre mais inquiétant avec ses grillons de nuit, ses nombreux effets sonores en résonance et ses longs pick slides qui contribuent à installer une atmosphère nocturne et lugubre. Phantom est un morceau instrumental et comporte beaucoup d’arrangements intéressants tout en gardant une atmosphère cohérente et nimbée de mystère. Mais quelques bruits de pas et une porte qui se ferme viennent mettre fin à notre inquiétude, comme si cette ambiance angoissante n’était que le fruit de notre imagination et que tout ce trajet que nous avons effectué, des plus profonds enfers aux plus hautes sphères de la compréhension, n’était que spirituel.



Car la spiritualité est bien le maître mot de cet album. Que ce soit les rituels bouddhistes, la mélancolie du Shoegaze ou l'affliction du Black Metal, cet album nous plonge au sein de nous-mêmes et explore les terres inconnues de notre intériorité. Pour un premier album, c'est donc une très belle oeuvre que Shinrabansho et Bliss-Illusion a déjà su trouver son identité et la défend avec succès depuis les provinces chinoises.

A propos de Baptiste

Être ou ne pas être trve ? Baptiste vous en parlera, des jours et des jours. Jusqu'à ce que vous en mourriez d'ennui. C'est une mort lente... Lente et douloureuse... Mais c'est ce qu'aime Baptiste ! L'effet est fortement réduit face à une population de blackeux.