BRUIT ≤ - The Machine Is Burning And Now Everyone Knows It Could Happen Again

Catégories : Chroniques
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BRUIT ≤ - The Machine Is Burning And Now Everyone Knows It Could Happen Again ou le récit d’une époque

Bruit est un quatuor de Post-Rock toulousain. Le groupe se serait formé à partir de membres venant de différentes formations Pop en 2016. Après une sortie de vidéos lives, le groupe signe chez Elusive Sound en 2018 pour la sortie de leur premier EP Monolith. Leur premier album se compose du même line-up que l’EP, à un détail près : le batteur Damien Gouzou a été remplacé par Julien Aouf. Le groupe se compose alors de Théophile Antolinos aux guitares et aux samples, Clément Libes à la basse, au violon et aux claviers ainsi que Luc Blanchot au violoncelle. L’album The Machine Is Burning And Now Everyone Knows It Could Happen Again sort en version numérique le 2 avril 2021 mais sortira quelque temps plus tard en format vinyle chez Elusive Sound ainsi qu’en K7 chez Medication Time Records. Il a été produit, enregistré et mixé par Clément Libes à Toulouse.


Leur premier opus se décompose en quatre titres : Industry, Renaissance, Amazing Old Tree et The Machine is Burning. Il ne faut certes pas oublier que l’on est face à un disque de Post-Rock qui nous propose un voyage de 40 minutes malgré sa poignée de titres.

Ce voyage commence donc par Industry qui nous accueille avec un bourdonnement se faisant de plus en plus pressant, avec ses violons et guitares imbibées d’effet avant de se faire rejoindre, sans crier gare, par le tic-tac d’une batterie électronique martelant le rythme. On peut alors sans doute se dire que l’on est bien dans notre monde industriel avec ses machines bruyantes et ronflantes, mais aussi que le groupe se targue - ou du moins souhaite montrer - que cet album aura une histoire à raconter à travers ses mélodies mais aussi ses noms de chansons pour le coup évocateurs. On restera d’ailleurs longtemps dans ce bourdon qui sera enrichi par la basse, les guitares et bien sûr une batterie, organique cette fois, qui prendront peu à peu le pas sur le tic-tac incessant. Des violons seront également là pour nous montrer la voie à suivre devant ce spectre audio bien rempli mais pourtant si limpide. Le retour au calme se fera bizarrement par des larsens et d’autres sons étranges suivis par la suite du monologue du biologiste Albert Jacquard sur l’absurdité de la compétition et notre obnubilation pour cette dernière. Et ce sera sur ces derniers mots, “on peut très bien s’apercevoir qu’une société peut être construite sans compétition” que les violons et violoncelles prendront tout l’espace disponible avant d’être progressivement rejoints par la basse et un chœur lointain.

Il est d’ailleurs important de noter que Bruit semble jouer la carte de l’album concept puisque le début de Renaissance se fera dans la continuité parfaite de la conclusion d’Industry. Les violons laisseront cependant rapidement leur place à une guitare acoustique ainsi qu’au vibraphone de Juliette Carlier. Ironiquement, les violons et le violoncelle seront rapidement de retour sur le devant de la scène pour nous jouer un air sans doute plus apaisé et joyeux que la précédente ritournelle. Le morceau se veut néanmoins assez contemplatif puisqu’il évoque une humanité renaissant de ses cendres et qui se reconstruit d’elle-même à partir de la nature. La clarinette de Florianne Tardy porte très bien cette idée d’une renaissance : la mélodie jouée est très aérienne et vraisemblablement un brin féérique. Néanmoins, l’électronique reviendra prendre sa place avec les claviers, la guitare électrique et la basse. Un voyage où se mêlent ces deux idées, organiques et électriques, qui ont grandi chacune de leur côté avant de s’embrasser complètement pour le dernier tiers du morceau. La guitare acoustique du début conclura néanmoins le morceau comme elle l’aura commencé mais cette fois-ci accompagnée par des oiseaux chantant dans le lointain.

Amazing Old Tree se voudra plus humble avec son seul piano en introduction comme s’il était joué sur un gramophone. Cette mélodie paisible sera cependant vite rejointe par quelques notes disparates au clavier. On pourra entendre cette fois-ci un monologue anglophone issu du documentaire de 2011 "If a Tree Falls: a Story of the Earth Liberation Front" où le narrateur nous parle d’un arbre âgé de plus de 500 ans qui n’existera sans doute plus dans quelques centaines d’années. Bruit veut sans doute nous faire prendre conscience de l'impermanence des choses et même de celles plus naturelles. Le monologue sera suivi par une musique quelque peu inquiétante où viennent se greffer plusieurs effets électroniques et mystérieux, comme si nous étions face à la bande originale d'un film de science-fiction, jusqu’à ce qu’une dissonance de bips ne viennent la contrarier et partir sur un ensemble cacophonique. Ces derniers se rapprocheront ensuite à du scratch ou à une sorte de rembobinage avant d’initier le second monologue anglophone de Bill Barton, bûcheron et membre du Native Forest Council, qui nous rappelle que les industries considèrent les environnementalistes comme des radicaux alors que ce sont elles qui ont coupé 95% des forêts primaires des Etats-Unis. Bruit semble ainsi dépeindre notre monde industriel du point de vue de sa mentalité et de son impact écologique.

S’ensuivra alors sans d’autres fioritures le dernier morceau de cette épopée avec le titre The Machine is Burning. Et il est vrai que le tempo lent, assuré par la batterie, accompagnant cette triste mélodie des violons avec cette plainte de la guitare amplifiée d’effet donne un aspect très ténébreux à la chanson ; comme si une terrible catastrophe venait de se produire et que l’on n’en regardait plus que les ruines ou bien les cendres tombant du ciel. Toute cette tristesse sera bien vite amplifiée par la basse et la section cuivre : avec un cor d’harmonie, de Benoit Huet, et un trombone basse, de Fabien Dormic ; ainsi que la mise en avant triomphale des violons et des violoncelles, alors que la guitare et l’orgue ne servent que de fond sonore à cette composition. On y découvre alors une tristesse grandiloquente dont l’on ne peut être qu’ébloui par sa puissance et ses cris déchirants. Le groupe nous y délivre un titre magistral, mais aussi majestueux, riche en intensité qui sera malheureusement dans son dernier quart coupé par un interlude plus énigmatique mais dont l'arrivée abrupte nous sort un peu de ce charme dans lequel on était jusqu’alors complètement soumis. Une conclusion qui nous laisse respirer dans une bulle plus légère où peu d’instruments règnent. Du moins, jusqu’à ce qu’un bourdon familier revienne nous embêter comme il avait pu le faire au début. En effet l’album se finit comme il a commencé, comme pour signifier que ce dernier ne représente qu’un cycle voué à se répéter indéfiniment... (NDLR : le clip ci-dessous est une version alternative de The Machine is Burning)


Bruit ≤ nous propose donc un premier album tout aussi ambitieux que leur premier EP puisque l’on a encore une fois la présence d’autres instruments d’orchestre au sein de leurs mélodies et la volonté de conter une histoire avec des samples de monologues ou d’interviews. Cependant, la puissance de cet album est bien plus impressionnante que leur précédent disque ; en cause notamment le narratif développé autour des différents morceaux, mais aussi des atmosphères variées et à la force saisissante des mélodies. On sent en effet une quantité folle d’émotions et de sensations qui nous viennent à l’écoute de cet album qui se veut d’ailleurs certainement philosophique, voire proche du récit initiatique mais aussi riche en interprétation. Et je pense que c’est là où réside notamment le pouvoir du Post-Rock qui avec ses mélodies tantôt grandiloquentes, tantôt simplistes, tantôt lancinantes, tantôt diverses, nous fait voyager aisément dans n’importe quelle dimension. Et Bruit ≤ a su admirablement tirer parti de toutes les forces du style pour nous délivrer un album tout aussi grandiose qu’un Canopy de Silent Whale Becomes A Dream ou de Hymn to The Immortal Wind de Mono. En tout cas, The Machine Is Burning And Now Everyone Knows It Could Happen Again est pour moi un chef d'œuvre que je n’ai de cesse de savourer à travers chaque écoute.

D’ailleurs chose surprenante, j’avais reçu l’album dans le désordre avec la tracklist suivante : The Machine is Burning, Industry, Renaissance et Amazing Old Tree. Ce qui en plus de complètement me fourvoyer sur l’esprit originel de l’album m’a fait vivre pendant un long moment une toute autre aventure … Malheureusement, une fois l’erreur découverte lors de la rédaction de la chronique, l’effet de découverte, mais aussi de surprise lors de la première écoute, n’étaient qu'illusoires… Il m’a donc fallu complètement me replonger corps et âme dans cet album pour en découvrir le sens véritable, ou du moins le voyage comme j’aurai dû le vivre...

Par Gauvain - 01/04/2021

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