C'est sous un soleil de plomb, et accompagné de deux autres reporters (Laure Wattelez, de Radio Scarpe Sensée, et Tom, de GigView), sous la tente artistes, que Sylvaine accepte de répondre à quelques questions sur sa vision de la musique, ses émotions et les souvenirs qu'elle porte dans son œuvre.
Laure : Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
Sylvaine : Je m'appelle Catherine, mais sur scène je suis Sylvaine, et je viens de Norvège. Je suis multi-instrumentiste, et je porte ce projet solo, Sylvaine, depuis 2013. Depuis, j'ai sorti quatre albums, je travaille actuellement sur le cinquième, ainsi que quelques EP et d'autres projets. C'est un bon résumé.
Tom : Le nom Sylvaine ne vient pas seulement du mot « forêt », mais aussi de Paul Verlaine. Êtes-vous fan de poésie, et avez-vous un poème préféré ?
S : Oh là là, j'ai toujours du mal à choisir, j'ai peur d'oublier ce que j'aime le plus. Mais j'ai toujours beaucoup aimé la poésie de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, les classiques français. Je ne sais pas si on peut le qualifier de beatnik, mais dans un registre plus contemporain, il y a aussi Bukowski. Edgar Allan Poe a également eu une grande influence sur moi, tout comme Percy Bysshe Shelley et Lord Byron, beaucoup de poésie romantique. Je n'ai pas un poème précis à citer là, tout de suite, mais ce sont surtout les poèmes qui m'ont marquée durant mon enfance.
T : Vous avez une citation préférée, tirée de l'un de ces poèmes ? Que vous connaissez par cœur ?
S : On va voir si je me trompe ! Il y en a une de Bukowski que j'aime beaucoup, un poète assez sombre, et ce n'est peut-être pas le vers le plus émouvant qui soit, mais il dit : « Je suis née pour briser des roses sur les avenues des morts. » Je trouve ça vraiment beau. Il y en a aussi une de Baudelaire, en français, mais la traduire là, maintenant... il fait trop chaud pour moi, j'ai le cerveau dans le brouillard, ce qui tombe plutôt bien pour le concert de ce soir (rires). Mais oui, ce vers de Bukowski ne m'a jamais quittée, je ne saurais pas dire pourquoi.
T : La poésie est un langage universel, tout comme la musique, une musique qui transcende les cultures. Était-ce votre ambition, avec Sylvaine, de créer un langage commun pour des émotions communes ?
S : Je pense que la musique, en général, est déjà ce langage commun, universel. J'aime l'appeler le langage de l'âme : celui où on n'a pas à se soucier des frontières culturelles, de l'origine de chacun, de rien de tout ça. Il parle directement d'une âme à l'autre. En créant ce projet, je crois que je voulais simplement que ma musique puisse parler à tout le monde, je ne cherchais pas à inventer un nouveau langage, mais à me servir de celui, déjà universel, qu'est la musique en tant que forme d'art. J'espère pouvoir accueillir le plus de monde possible à travers ce projet. Peu importe le genre, je crois que la musique reste un langage universel.
T : Dans la musique actuelle, sentez-vous qu'il y a suffisamment de place pour les émotions sincères, ou avez-vous l'impression qu'il y a trop d'émotions « performées » ?
S : Bonne question. L'émotion authentique contre l'émotion performée... Je pense qu'on va, en général, vers une société de plus en plus polarisée, qui se divise entre deux extrêmes plutôt que de se retrouver au milieu. Dans la musique, beaucoup de projets reposent sur des recettes, sur ce qu'il « faudrait » faire, sur les codes d'un genre, pour espérer fonctionner ou rencontrer le succès. Mais il y a aussi, dans tous les styles, de plus en plus d'artistes qui sont brutalement honnêtes et vulnérables avec leurs émotions. Je pense qu'il y a un peu des deux. Avec une société très marquée par la technologie, et bien sûr l'IA, qui devient une part énorme de nos vies, et une source d'inquiétude pour quiconque fait de l'art visuel ou de la musique, je pense que le public est de plus en plus attiré par l'émotion authentique plutôt que performée. J'ai ma théorie : les artistes qui misent sur une recette, un procédé pour « faire » de l'émotion, peuvent connaître un certain succès, facilement. Mais face à des projets où l'émotion est sincère et honnête, je pense que ça dure plus longtemps, et que le public y répond davantage, même sans toujours savoir dire pourquoi. L'émotion authentique finit toujours par l'emporter, je crois.
T : Et pour vous, comment ça fonctionne ? Faites-vous de la musique pour votre propre catharsis, ou la voyez-vous comme une thérapie pour le public ?
S : Les deux ! C'est une thérapie pour moi, et j'espère qu'au bout du compte, quand les gens écoutent ma musique et ouvrent leur cœur à mes histoires, ils se sentent vus dans leurs propres émotions, qu'ils s'y reconnaissent, même si je ne raconte pas de situations très précises, et qu'ils y projettent leurs propres histoires. C'est un voyage qui commence de façon très égoïste : c'est un besoin, quelque chose que je ne peux pas toujours mettre en mots autrement qu'à travers la musique, et qui doit finir par être mis en mots quand ça devient une chanson. Ça commence donc comme quelque chose d'assez personnel, j'ai besoin d'exprimer une émotion, et j'espère qu'une fois enregistrée, la chanson devient une catharsis collective. Donc oui : la catharsis personnelle avant la catharsis collective.
T : Est-ce que vos fans vous disent parfois ce que votre musique représente pour eux ? Quelle est la réaction la plus surprenante, ou la plus touchante, que vous ayez reçue ?
S : Oui, souvent. Beaucoup de gens viennent me voir après les concerts pour me dire ce que ma musique a signifié pour eux, ce qui me surprend toujours, j'ai encore du mal à croire que des gens, partout dans le monde, écoutent ce que je fais. Je n'ai pas toujours eu confiance en moi côté musique, donc ça me touche énormément à chaque fois. J'ai reçu des messages sur les réseaux sociaux, des gens sont venus me voir avant ou après des concerts, dans toutes sortes de contextes. Ce qui m'a le plus marquée, ce n'est pas tant qu'on me dise qu'une chanson ou un album a « sauvé » quelqu'un dans un moment difficile, je réponds toujours que c'est la personne elle-même qui s'est sauvée, mais je suis heureuse d'avoir pu faire partie de la bande-son de ce moment-là. Il y a aussi eu des choses bouleversantes, je vais essayer de ne pas trop m'émouvoir en le racontant, comme cette femme, aux États-Unis, venue me voir lors de notre deuxième tournée, qui m'a raconté que sa grand-mère, gravement malade, avait choisi d'écouter certains de mes albums durant ses derniers jours. Ça a signifié énormément pour elle : à chaque écoute, sa grand-mère était de nouveau avec elle. C'est vraiment touchant. J'ai reçu beaucoup de messages comme ça, qui m'ont arrêtée net, chez moi. Il y a aussi des choses plus légères, des gens qui me disent avoir fait écouter mes chansons à leur bébé, et que ça leur a plu, ce qui est très mignon. Donc oui, j'ai reçu beaucoup de messages de ce genre, ils comptent énormément pour moi, et je ne m'y suis jamais habituée. J'espère, très sincèrement, que ça continuera.
T : Ce soir, quand vous montez sur scène, quelles émotions ou pensées voulez-vous transmettre au public ?
S : Je ne veux pas dicter ce que les gens doivent ressentir pendant mes concerts, je veux simplement qu'ils ressentent quelque chose. Idéalement, j'aimerais leur offrir une forme d'évasion par rapport à leur quotidien, les emmener dans un voyage aux confins du monde. Mais au-delà de ça, je n'ai pas une émotion précise que je cherche à provoquer chez eux, je veux juste que mon public ressente quelque chose, que ce soit de la joie ou autre chose. Je suis très ouverte là-dessus, et je pense que c'est aussi une forme de conversation avec le public : ça dépend des réactions, ça évolue selon l'état d'esprit de chacun. J'essaie toujours de raconter mes histoires du mieux possible, et je veux simplement qu'elles soient ressenties. C'est tout ce que je souhaite.
T : Nous vivons une époque agitée, les gens ont besoin d'un point d'ancrage. Pensez-vous que la musique pourrait occuper la place qu'a longtemps tenue la religion ?
S : Très belle question. Ce serait formidable, et tellement plus sain que l'institution religieuse. Honnêtement, je pense que l'art, en général, en est capable. Pour moi, la musique est la forme d'art la plus précieuse, parce qu'elle a cette capacité à être un langage universel, au-delà de tout le reste, où les gens peuvent communiquer sans limites. Dans ce sens, oui, je pense que l'art peut devenir une forme de nouvelle religion : un ancrage pour rester sain d'esprit et en paix, un moyen de créer une échappatoire, du sens, des réponses, dans une société de plus en plus difficile à traverser. Je serais très heureuse si la musique pouvait remplacer l'institution religieuse, même si je pense que la spiritualité, elle, reste très importante.
T : Votre musique oscille constamment entre vulnérabilité et intensité extrême. Est-ce un choix délibéré, ou la conséquence naturelle de votre processus créatif ?
S : Je crois que c'est les deux. En tant qu'auditrice, j'aime quand des éléments qui ne devraient pas fonctionner ensemble finissent par créer une forme de beauté, une harmonie dans la dysharmonie. Le rude et le doux, le laid et le beau, le lourd et le léger, tout ce qui s'oppose. C'est quelque chose que je voulais mettre en avant dès la création de ce projet, et c'est devenu un vrai axe de création pour nous. Mais c'est aussi venu très naturellement, dès que j'ai commencé à mettre mes émotions dans mes chansons. Par exemple, quand j'écris une partie en chant saturé, ce n'est pas pour représenter de la colère, je ne suis pas quelqu'un de très colérique dans la vie, mais plutôt pour exprimer ces instants où la clarté, la beauté et la douceur ne suffisent plus à traduire à quel point certains sentiments sont urgents et intenses. C'est là que le côté plus brutal intervient : comme pour dire « écoutez-moi, je n'ai pas les mots pour vous dire à quel point ça compte pour moi ». C'est là que cette dureté amplifie le sentiment. C'est le produit naturel de ma façon de voir la vie, de la façon dont le monde fonctionne par oppositions. Donc oui, je dirais que c'est les deux.
T : Merci beaucoup, je laisse le micro à Laure.
(Les photos appartiennent au beau Gauvain Gaggini, merci à lui pour son talent sans faille)
Laure : J'aimerais me concentrer sur Eg Er Framand. Pourquoi avoir construit cet album ainsi ? Quelle logique avez-vous suivie ? Qu'est-ce que vous vouliez, en le faisant ?
S : Cet EP se compose de trois morceaux originaux et de trois morceaux traditionnels norvégiens, ce sont mes interprétations de ces chansons, dont on ne connaît pas toujours précisément l'origine. L'une d'elles, Eg Veit I Himmelrik Ei Borg, est essentiellement l'un de nos morceaux traditionnels les plus célèbres, repris par énormément d'artistes. Les deux autres, Dagsens Auga Sloknar Ut et Eg Er Framand, sont plus méconnues, même en Norvège. Mais ce sont des morceaux qui m'ont profondément touchée, surtout Eg Er Framand : la première fois que je l'ai entendue, j'ai été littéralement bouleversée. Dans le meilleur sens du terme. J'avais l'impression que cette chanson m'appartenait déjà. En travaillant sur l'album, j'ai dû modifier des mots comme « Dieu » ou « Jésus », parce que je ne suis pas chrétienne, et je ne voulais surtout pas manquer de respect aux personnes qui le sont en chantant des mots auxquels je ne crois pas moi-même. J'ai donc remplacé ces mots par des termes comme « lumière » ou « êtres », qui font davantage sens avec ma propre spiritualité. Je voulais me consacrer à la musique norvégienne depuis longtemps, mais ce morceau m'intimidait énormément : c'est une chanson lourde de sens, ancrée dans une tradition, qui compte énormément pour notre culture. J'avais un peu peur de ne pas lui rendre justice. J'ai donc attendu plusieurs années avant, en 2023, de me lancer enfin, j'en avais vraiment envie depuis longtemps. J'ai acheté des micros, je suis allée dans une église, et j'ai enregistré le morceau en une semaine. Je voulais enfin réaliser ce rêve : proposer ma propre version de la musique traditionnelle norvégienne.
L : Avez-vous suivi une direction artistique précise ? Comment décririez-vous vos influences ?
S : L'influence principale, c'est la musique norvégienne elle-même. Le thème de l'album rejoint celui des autres disques de Sylvaine : il est très centré sur la spiritualité. Les trois chansons traditionnelles que j'ai reprises sont d'ailleurs toutes des chants religieux, je ne sais pas exactement pourquoi les chansons religieuses me parlent autant, mais c'est le cas. Comme je le disais, j'ai légèrement réécrit les paroles pour prendre leur dimension religieuse et la rendre plus spirituelle, à ma façon, sans manquer de respect à l'original. Le thème central, c'est vraiment ce sentiment de réconfort : savoir qu'il existe un au-delà à cette vie. Et en même temps, ressentir à la fois ce réconfort et une forme de nostalgie envers cet « ailleurs » d'où je crois que nous venons. C'est toujours étrange de mettre la spiritualité en mots, c'est d'ailleurs pour ça que j'ai fait tout un projet autour de ça, plutôt que d'avoir à l'expliquer. Voilà, en substance, le thème : cette lumière d'où nous venons, le réconfort de savoir ce qui nous guide à travers cette vie, mais aussi la déconnexion qu'on ressent en tant qu'êtres spirituels vivant une expérience humaine.
L : Y a-t-il une forme d'art, en dehors de la musique, qui vous inspire ?
S : Oui ! Laquelle choisir... J'aime beaucoup les arts visuels, cela va sans dire pour la musique, mais les arts visuels aussi : la photographie, l'illustration, l'art numérique, la peinture. J'apprécie particulièrement le symbolisme et l'ère préraphaélite. C'est vraiment ce que j'aime le plus, avec le cinéma et la télévision aussi, je trouve de la beauté un peu partout, je dois dire. Et bien sûr, la nature reste une source majeure, qu'on retrouve d'ailleurs beaucoup dans l'art : le symbolisme, par exemple, est traversé par la nature dans ses peintures. Donc oui, les arts visuels comptent énormément pour moi.
L : Eg Er Framand signifie « Je suis une étrangère ». C'est intéressant : est-ce lié à votre propre vie, ou à autre chose ?
S : Un peu des deux. Le titre vient directement de la chanson Eg Er Framand, ce n'est donc pas moi qui l'ai écrit. Mais je crois que je n'avais jamais ressenti une connexion aussi forte à l'écoute d'une œuvre qui n'était pas la mienne, l'impression que ces mots parlaient de mon expérience, de ma vie. C'est pour ça que j'ai construit tout cet EP autour de cette seule chanson : j'avais l'impression que c'était un signe, que je devais le faire à ce moment précis, quand je l'ai découverte pour la première fois, en 2022. Puis en 2023, je me suis dit : d'accord, on fait un album entier autour de cette chanson. Ce n'est donc pas un titre que j'ai choisi en tant qu'auteure, mais il est parfaitement adapté, parce que Sylvaine, en tant que projet, parle essentiellement d'une forme de déconnexion spirituelle. C'est difficile à mettre en mots, mais je vais essayer : pour moi, nous sommes des êtres de lumière, nous sommes tous un. Nous arrivons dans ce monde, envoyés dans un corps humain qui est un peu comme un véhicule que notre âme conduit. Nous sommes donc tous des étrangers ici : ce n'est pas vraiment notre foyer, c'est une sorte de halte où l'on s'arrête pour apprendre, apprendre de la vie, de l'amour, de la douleur. Le titre s'applique donc pleinement : je suis une étrangère parce que je le suis ici, dans mes croyances spirituelles. Et aussi parce que, à cause justement de ces croyances un peu particulières, je me suis souvent sentie en marge, toute ma vie, certaines personnes m'ont clairement fait sentir « mais qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? », ce que je comprends très bien. C'est pour ça que je pense que la spiritualité et la religion sont des sujets très personnels : je n'essaie jamais de convaincre qui que ce soit d'y croire aussi. Mais quand je parle de mon projet, je dois forcément l'évoquer, tant ça a été une source d'inspiration. Donc oui, je suis une étrangère, au sens spirituel du terme, et je me suis sentie en marge toute ma vie. Je n'ai jamais vraiment trouvé ma place, et je crois savoir pourquoi aujourd'hui, grâce à Sylvaine, une forme d'éveil spirituel, si on veut.
L : Et cet éveil spirituel vient-il de vous-même, ou de vos expériences ? Vous avez vécu dans plusieurs pays...
S : Ça m'a forcément influencée, en tant que personne, à travers mes différentes expériences. Je pense que tout ce qu'on vit finit, d'une manière ou d'une autre, par nourrir notre art. Les endroits où j'ai vécu ont beaucoup influencé le son de ma musique, ainsi que la partie de mon histoire qui a nourri mon éveil spirituel.
L : Et quelle évolution avez-vous suivie, depuis vos débuts jusqu'à aujourd'hui ?
S : Je vois mon projet musical un peu comme un journal intime en musique, ce n'est pas très original, beaucoup d'artistes le disent. J'aime penser à chaque album, chaque EP, comme une photographie de qui j'étais au moment où je l'ai composé. Il y a des piliers qui restent constants, la spiritualité, notamment, qui a toujours été là et le restera sans doute toujours au cœur du projet, et puis, selon ce qui se passe dans ma vie, d'autres thèmes viennent s'y ajouter. Mon premier album, Silent Chamber, Noisy Heart, parlait vraiment de moi cherchant à me trouver, à mettre des mots sur cette hésitation permanente, ce sentiment d'être toujours en marge, que je n'arrivais pas vraiment à définir. Le deuxième, Wistful, est né de mon installation en France pendant un temps : ça m'a donné un nouveau sens de l'éloignement, dans un nouvel espace, sans parler la langue, isolée d'une autre façon. Ça a ajouté une nouvelle couche à tout ça. Le troisième, Adam's Land, Coming Undone, a été très marqué par ce sentiment, encore une fois, d'être en dehors de la société, à me demander pourquoi les humains passent autant de temps à se faire du mal, pourquoi on semble être notre pire ennemi, pourquoi on se déteste autant les uns les autres et qu'on cause tant de souffrance, et d'en être un peu révoltée, en me disant : ce n'est pas normal, pourquoi est-ce comme ça ? C'était le premier album où le monde extérieur a vraiment eu une influence directe sur ma musique. Nova, lui, est né d'un événement très personnel : je traversais un deuil, un processus de souffrance, au moment même où le monde entier vivait le sien, à cause du Covid. Et ce nouvel album, sur lequel je travaille actuellement, est vraiment une forme de renaissance après tout ça, la fin d'un chapitre. Donc oui, ça a été une évolution naturelle, qui a simplement suivi ma vie, année après année.
L : Très intéressant. Désolée si la question paraît étrange : n'est-ce pas particulier d'interpréter aujourd'hui des chansons que vous avez écrites à une autre époque, en étant devenue quelqu'un d'autre, avec des sentiments différents de ceux d'alors ?
S : C'est le cas, et c'est ce que j'adore ! Ce qui est vraiment intéressant, c'est que si tu as écrit une chanson sur une situation, une personne ou un événement précis, et que ta vie continue d'avancer, ces mots finissent par prendre un nouveau sens. Cette chanson n'est plus seulement liée à cette situation passée : elle devient soudain une autre personne, un autre événement, un autre poème qui a déclenché quelque chose de nouveau. J'aime cette idée que la musique reste aussi vivante. J'ai des chansons écrites sur des choses très précises, et quatre ans plus tard, sur scène, je me surprends à les chanter avec un ressenti totalement différent, mais toujours aussi pertinent. C'est juste une histoire différente, racontée à travers une histoire plus ancienne. C'est très particulier, aussi, de commencer les interviews pour un nouvel album qu'on a peut-être terminé un ou deux ans plus tôt : il faut revenir en arrière, essayer de se reconnecter à qui on était et à ces émotions, parfois les revivre. Ça peut coûter cher, émotionnellement, presque comme un syndrome de stress post-traumatique, dans certains cas. C'est une chose fascinante, en tant qu'artiste : voir comment ces morceaux prennent leur propre vie, apportent un sens nouveau. Mais c'est vraiment beau, aussi.
Guillaume : Bonsoir, je vais essayer d'aborder ce qui n'a pas encore été évoqué (rires). Comment s'est passée la sortie de Eg Er Framand ? Avez-vous eu des retours, que ce soit sur les concerts ou sur la version studio ?
S : Bonne question, parce que j'étais un peu inquiète des retours sur cet album. J'ai toujours eu le sentiment que tous mes disques comportaient des éléments folk norvégiens, mais celui-ci allait plus loin que ce à quoi les gens s'attendaient. J'étais curieuse de voir si mon public l'accepterait. Je savais que certains diraient « oh, c'est trop doux, ça ne va pas me plaire », ou « c'est trop spirituel »... Il y a mille raisons pour lesquelles un projet peut ne pas toucher les gens. Mais à ma grande surprise, mon public a vraiment accueilli cet album, et j'ai aussi touché un nouveau public qui ne connaissait rien de mon travail précédent — et qui est parfois un peu surpris en allant écouter mes hymnes très christiques pour ensuite tomber sur mes morceaux plus scream (rires). Mais oui, c'était vraiment surprenant, dans le bon sens : je n'ai vu aucun retour négatif, ce qui est presque étrange. Les gens ont été très ouverts et accueillants envers cette nouvelle direction, j'ai reçu énormément de commentaires positifs.
G : Vous revenez d'une tournée en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Asie. Comment s'est passée cette expérience ? Avez-vous coché toutes les cases de votre liste de rêves ?
S : J'ai coché beaucoup de cases, c'est vrai. Je rêvais de tourner en Asie depuis l'adolescence. Ça peut paraître un peu ridicule, mais pouvoir jouer à Tokyo, l'une de mes villes préférées, pour mon anniversaire, et recevoir un gâteau sur scène en plein concert... j'ai tellement pleuré de joie, ce soir-là. Je suis quelqu'un de très sensible, sur scène comme en dehors. Je dirais que ces tournées en Océanie et en Asie comptent parmi les meilleures de toute ma carrière, et il y a bien sûr toute la beauté de découvrir des endroits lointains, exotiques, et d'y trouver un public toujours prêt à ouvrir son cœur à ma musique, à écouter mes histoires. Ça continue de m'étonner, complètement. En Australie, j'ai assuré la première partie d'Eivør, l'un des êtres et des projets les plus beaux qui soient, originaire des îles Féroé. J'étais seule, en solo. Ouvrir un concert seule peut toujours être un peu intimidant : on se demande si le public a vraiment envie d'écouter mes petites chansons tristes, à la guitare. Mais les gens ont été vraiment très ouverts. C'était une très belle expérience, sur scène comme en dehors : découvrir de nouveaux endroits, rencontrer les fans, voir la façon différente dont ils expriment leurs émotions selon les régions du monde. C'était vraiment incroyable, honnêtement.
G : Avez-vous ressenti un choc culturel, ou trouvé votre public plus universel que prévu ?
S : Ce n'est pas vraiment surprenant qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande, le public nous ait semblé plus familier. En revanche, on a vraiment remarqué une différence en Asie, et particulièrement en Chine. C'est un pays dont on nous parle souvent, et plutôt en mal, à travers les médias occidentaux. Or, on a découvert qu'on y était très populaires, et j'avais vraiment envie d'y aller, c'est d'ailleurs devenu l'un de mes endroits préférés au monde. Mais j'ai remarqué que le public là-bas exprime son intérêt et ses émotions de façon très différente de ce qu'on connaît. Je me souviens en particulier d'un concert à Chengdu, où j'ai vraiment ressenti une sorte de séparation : eux faisaient leur truc, nous faisions le nôtre, sans cet échange d'énergie auquel je suis habituée. Après le concert, je me suis posé plein de questions : « Est-ce qu'ils ont détesté ? », « Est-ce qu'ils ont un peu aimé ? », « Est-ce que je peux me satisfaire d'un concert comme ça ? » Et puis on a rencontré les fans, et ils ont tous été unanimes : c'était, pour eux, un concert exceptionnel, avec énormément d'enthousiasme ! Donc la façon d'exprimer les émotions, extérieurement, était juste très différente de ce à quoi on est habitués en Europe. Ce n'était pas vraiment un choc culturel, plutôt quelque chose de nouveau, auquel il fallait s'habituer. Mais comme je le disais plus tôt, je ne cherche jamais à dicter ce que le public doit ressentir en écoutant ma musique. Donc, quelle que soit la façon dont ils expriment leurs sentiments, c'est très bien ainsi. C'était juste différent pour nous, mais c'était cool.
G : Toujours sur l'expérience live : Sylvaine a débuté comme un projet profondément personnel. Comment votre rapport à la scène a-t-il évolué depuis vos débuts ?
S : Je dois avouer que j'ai commencé comme quelqu'un qui avait peur de chanter, même pour elle-même, j'étais effrayée rien qu'en entendant ma propre voix, sans personne autour. Au début, je n'étais pas du tout sûre de moi, ni de la façon dont le public allait réagir. Je pense que la vraie différence, c'est qu'au fil des années, à force d'accumuler cette expérience d'interaction avec le public, j'ai gagné en confiance : dans ma façon de me produire, dans ce que je fais, et surtout dans l'idée que j'ai le droit d'être là. Ça reste un stress aujourd'hui encore, mais avant, j'étais persuadée de ne pas avoir le droit de « voler » le temps des gens avec mes histoires. Ça se traduit par plus de mouvement sur scène, plus de confiance, plus de place pour l'improvisation. J'aime, quand il y a une petite erreur ou un imprévu sur scène, pouvoir simplement reprendre, encore et encore, sans stresser. On développe cette capacité à vraiment jouer avec les accidents, à suivre le courant, et ça, ça ne s'acquiert qu'avec l'expérience, et un peu de confiance en soi, en se disant qu'on en est capable, qu'on peut chanter et jouer ces chansons. Ce qui reste identique depuis le début, en revanche, c'est que mes concerts sont toujours très honnêtes. Il n'y a pas vraiment d'artifice : rien de spectaculaire visuellement, pas de pyrotechnie, pas de vidéos. Mais c'est, à chaque fois, une vraie catharsis, et j'essaie de garder ça sincère. Ça, ça n'a pas changé depuis le début.
Laure : Quel serait votre meilleur souvenir depuis les débuts de Sylvaine ?
S : Oh non, impossible de choisir, je suis vraiment nulle pour ça ! (rires) Mais récemment, je dirais forcément la tournée asiatique : le concert quasiment complet à Tokyo, voir le public japonais chanter mes chansons, le CAN Festival en Chine avec une production démesurée, on s'y est sentis comme à Coachella, la scène était immense. J'ai dû me pincer, en plein concert, pour vérifier que je vivais vraiment ce moment. Mais je pense que l'un de mes tout meilleurs souvenirs reste la création de mon premier album. Je n'osais en parler à personne, persuadée que je n'y arriverais pas. Je dois toujours me pousser à travers toutes ces petites voix bizarres dans ma tête. Le meilleur souvenir, d'une certaine façon, c'est la toute première fois où j'ai enregistré mon propre album, seule, en faisant tout moi-même, y compris l'ingénierie son, que je ne maîtrisais pas du tout. J'ai appris ça en enregistrant l'album, à l'université, et je me revois m'asseoir, ouvrir la session, appuyer sur play, et écouter l'album en entier pour la première fois. C'est peut-être mon plus beau souvenir de Sylvaine, parce que c'est là que tout a commencé.
L : Et le pire souvenir ?
S : Oh non ! Il y a plein de choses qu'on s'est promis, en groupe, de ne jamais raconter ! (rires) Mais sincèrement, il y a eu un concert en Chine où rien ne s'est passé comme prévu. Il y a eu des problèmes techniques, et j'ai l'habitude de gérer ça avec sang-froid, en direct, ce sont des choses qui arrivent, on est humains, c'est du live. Mais ce soir-là, plus j'essayais de retrouver l'émotion, d'oublier ce qui se passait, plus les choses tournaient mal. Et il y a eu une erreur, de la part de quelqu'un d'autre, qui a affecté ma performance. Au moment de quitter la scène avant le rappel, j'ai regardé mes musiciens et je leur ai dit : « Je suis désolée, j'essaie tellement fort, mais ce soir je n'y arrive pas, je ne suis pas assez bonne. » Je pense que c'est mon pire souvenir : quitter la scène sans avoir envie d'y retourner, alors que j'avais traversé le monde entier pour ce concert, qui, selon mes propres standards, était vraiment raté. J'étais triste pour le public, je savais que j'aurais pu faire tellement mieux. J'étais déçue de moi-même, et même si tout le monde me disait que ça allait, je n'arrivais pas à me sortir cette déception de la tête.
L : Y a-t-il des artistes avec qui vous aimeriez collaborer ?
S : Décidément, impossible d'échapper aux choix ! (rires) Il y a tellement d'artistes avec qui j'aimerais jouer... Rien que sur ce festival, il y a Author & Punisher, j'adorerais poser ma voix sur un projet comme ça, et Faetooth aussi, un groupe incroyable. J'aimerais aussi énormément tourner avec des artistes comme Chelsea Wolfe, ou mon amie Emma Ruth Rundle. Si je pouvais rêver encore plus grand, j'aimerais faire quelque chose avec des musiciens de Smashing Pumpkins ou de Slowdive, même si c'est peut-être un peu trop mainstream pour nous. Et si je pouvais jouer avec un artiste disparu, ce serait avec Type O Negative, mon groupe préféré. Sur un tout autre registre, j'aimerais beaucoup tourner avec Wardruna, un très beau groupe norvégien. Il y a trop de monde avec qui j'aimerais collaborer !
Guillaume : Y a-t-il un message que vous aimeriez adresser au public ?
S : Avant tout : hydratez-vous bien, avec cette chaleur ! Et merci d'avoir suivi cette interview, ça me touche vraiment. J'espère vous voir à un concert. Continuez d'écouter de la musique, continuez de la soutenir, c'est l'une des choses les plus précieuses dans nos vies. Et merci à vous aussi, de m'avoir reçue.
Tom : Dernière question : qu'est-ce qui attend Sylvaine, dans le futur ?
S : Je travaille actuellement sur mon cinquième album, je suis en plein enregistrement, c'est ce qui occupe le plus clair de mon temps, et c'est pour ça qu'on ne joue pas beaucoup de concerts cette année. Qui aurait cru qu'il fallait rester plus de deux jours au même endroit pour écrire un album ? (rires) La tournée reprendra l'année prochaine, une fois l'album sorti. J'ai déjà des dates prévues jusqu'à la fin de l'année, et pour 2028. C'est tout ce que je peux dire pour l'instant.
Laure : Et enfin, sur quelles plateformes et réseaux peut-on vous suivre ?
S : Vous pouvez me retrouver sur Instagram, Facebook, TikTok , même si, à 35 ans, je suis un peu trop vieille pour TikTok, mais j'essaie, parce que c'est ce que tout le monde fait aujourd'hui ! Instagram reste la plateforme la plus active pour moi, et je réponds moi-même à tous les messages que je reçois de mes fans. Vous trouverez aussi ma musique sur ma boutique, avec mon label Season of Mist, ainsi que sur les plateformes de streaming, même si, pour rappel, ces dernières ne rémunèrent pas vraiment les artistes. Mais vous pouvez me trouver un peu partout !