C'est deux heures avant de monter sur la scène de Bourlon que nous avons eu l'occasion d'intercepter King Yosef pour parler de sa vision de la musique, de ses questionnements et de son rapport à la scène.
Guillaume : Un peu comme pour ta musique, tu as commencé en produisant du hip-hop et de la trap, et tu fais aujourd'hui un mélange de punk hardcore, de metal industriel et d'ambiances oppressantes. Qu'est-ce qui a motivé ce changement ?
King Yosef : Bonne question. En réalité, j'ai toujours baigné dans la musique industrielle : ma mère écoutait beaucoup Skinny Puppy, ce qui m'a donné une base solide. Ensuite, en grandissant avec mes amis, j'ai découvert plein de façons de faire de la musique et des groupes de plus en plus pointus. Je pense avoir commencé par la trap parce que c'était le plus simple, et plus je comprenais ce que j'aimais et ce que je faisais, plus j'avais envie de me diriger vers les styles qui me correspondaient vraiment.
G : Tu dirais donc que tu es parti d'un style musical que tu n'appréciais pas vraiment ?
K.Y : Pas exactement. On écoutait un peu de tout à cette époque, et je maîtrisais bien les codes du genre. Mais par la suite, j'ai découvert la batterie... (il désigne son batteur qui passe derrière nous) Tiens, d'ailleurs, le voilà justement. C'est un ami d'enfance, il m'a appris la batterie en m'imitant des fills à la bouche. Je crois que le seul rythme que j'ai jamais vraiment su jouer, je le dois à ça — et aux blagues qu'on se faisait en imitant des sons de batterie à la bouche.
(Nous aurions adoré partager l'enregistrement des cinq minutes de fous rires qui ont suivi, mais le son était inexploitable à cause du concert qui se jouait en même temps derrière nous.)
K.Y : J'espère vraiment que tu arriveras à tirer quelque chose de cette interview plutôt que des blagues !
G : Dans le pire des cas, j'aurai un bon souvenir ! Revenons à l'interview : tu as enregistré ton dernier album, Spire of Fear, avec Kurt Ballou, le guitariste de Converge. Cette collaboration a-t-elle façonné l'album ?
K.Y : Je ne dirais pas que c'était intimidant, mais on a eu l'impression qu'il fallait tout prendre très au sérieux — encore plus que d'habitude. Réaliser ce que ça signifie de travailler avec Converge, là, maintenant... On était déjà allés dans ce studio, mais cette fois, tout semblait s'aligner. C'était inspirant, mais aussi intimidant, dans le bon sens du terme.
G : Tu n'avais pas peur de faire des erreurs ?
K.Y : Pas vraiment. Il a beaucoup d'humour, il est très accueillant, mais aussi très cash pour le travail — ce qui devient vite une habitude, et de moins en moins stressant. Beaucoup de gens pensent qu'il est intimidant de jouer de la guitare devant Kurt. Mais ce qui est intimidant, c'est de lui dire qu'on n'aime pas ce qu'il nous a demandé de jouer, parce qu'il a une vision très précise de ce que doit être la musique. Cela dit, comme c'est mon ami et qu'on travaille ensemble depuis longtemps, j'ai l'impression d'être dans un espace où je peux me confier : je peux lui dire quand je ne suis pas d'accord, quand je sens que je devrais faire quelque chose de différent. On a un bon équilibre.
G : Une sorte de mentor ?
K.Y : Oui, exactement. Il donne des conseils incroyables, c'est un mec génial, et travailler avec lui, c'est génial.
G : Tu as dit, à propos de ton dernier album, avoir poussé les curseurs de « terreur » au maximum. Qu'est-ce que tu entends par là ?
K.Y : Je pense que c'est être oppressif, mais aussi savoir le faire de façon dynamique. Si un film d'horreur est effrayant dès le départ et cherche juste à l'être du début à la fin, il ne fait plus vraiment peur. Ce qui rend quelque chose d'effrayant, c'est la pression, la tension, les hauts et les bas. Je pense avoir réussi à atteindre ça : quand les choses deviennent vraiment intenses, elles fonctionnent bien ; quand tout doit redevenir calme, on peut y arriver autrement, par un retour à des dynamiques plus basses. Des montagnes russes fonctionnent parce qu'il faut monter, patienter au sommet, puis redescendre. Si tu ne fais que monter, ou si tu restes en haut sans jamais redescendre, ça perd tout son intérêt. Il faut doser ça progressivement.
G : Oui, sinon on tombe dans le nanar ou la parodie.
K.Y : C'est marrant, j'ai entendu des gens me parler de l'album en évoquant « terrific », en me citant cette interview, alors que j'avais bien utilisé le mot « terror ».
G : C'est vrai qu'en français, terrific sonne comme « terrifiant », ce qui est très proche de terror.
K.Y : Ah, c'est pour ça ! Il y a des différences très étranges entre l'anglais et le français, mais aussi beaucoup de mots qu'on vous a empruntés. Le plus drôle que j'ai découvert en France, c'est de réaliser qu'« appetizer » vient de votre mot pour désigner le repas d'avant repas, alors que pour nous, c'est simplement de la petite nourriture.
G : Ah oui, l'apéritif ?
K.Y : Exactement ! C'est de la nourriture, mais on ne la conçoit pas de la même façon.
G : J'ai vu pas mal de tes concerts sur YouTube : tu donnes souvent tout ce que tu as, et tes musiciens aussi. Est-ce que jouer devant des gens qui ne te connaissent pas change ta façon d'être sur scène ?
K.Y : Honnêtement, je pense que je me bats encore plus fort dans ce cas-là. Je viens de la scène DIY, je sais que ma musique n'est pas pour tout le monde. Parfois, personne ne sait qui on est, les gens nous regardent de loin sans s'approcher de la scène. Dans ces moments-là, je me dis : « OK, je vais jouer aussi fort que possible. » C'est indéniable : même si les gens n'aiment pas, ils ne pourront pas dire que je n'ai pas essayé. Souvent, après un morceau ou deux, je sens que je capte leur attention - c'est là que je donne tout. Jouer devant un grand public, c'est facile, la plupart des gens sont déjà acquis. Ce qui est plus difficile, c'est de faire entrer un petit groupe de personnes dans ta vision, dans ton monde. Comment crois-tu en tes capacités quand il n'y a que 25 personnes devant toi ? Je dis toujours : si tu ne sais pas jouer devant 25 personnes de façon à ce qu'elles retiennent ton nom à la fin du concert, tu ne sauras pas jouer devant 1 000 personnes. Il faut parfois souffrir, et ça nous arrive encore.
G : Tous les musiciens sont passés par des concerts devant trois personnes.
K.Y : J'ai une comparaison amusante. Aux États-Unis, 100 pennies font un dollar, et 4 quarters aussi. Avoir 100 personnes devant toi qui ne retiennent rien parce que tu n'as pas tout donné, ou avoir 4 personnes devant toi à qui tu as tout donné sur scène, et qui retiennent tes morceaux, achètent ton merch, veulent devenir tes amis... je préférerai toujours jouer pour ces 4 personnes-là. J'aurai gagné un public, et elles auront gagné un nouveau groupe. C'est une façon positive de voir les choses.
G : C'est bien pensé, en effet.
K.Y : Oui, ça a pris du temps et beaucoup d'apprentissage. Si tu joues devant 4 personnes et qu'elles reviennent avec des amis, tu passes de 4 à 10, puis à 20, et ainsi de suite. Il n'y a pas de raccourci dans ce processus. On a joué un concert à Anvers devant seulement 5 personnes, il faisait une chaleur épouvantable, on pensait faire nos morceaux sans plus. Mais dès qu'on a commencé à jouer, l'adrénaline est montée. On vient tous d'une petite ville d'Amérique du Nord, et sur scène, on a réalisé qu'on avait de la chance d'être là : des gens étaient venus, alors on a tout donné.
G : J'ai du mal à imaginer ce que ça fait de jouer sa musique dans le monde entier.
K.Y : C'est incroyable, et je sais qu'on a de la chance.
G : C'est sans doute pour ça que vous donnez tout sur scène.
K.Y : On n'en parle pas beaucoup, mais j'ai souvent ces moments où je me revois... Toi, tu as commencé la musique à quel âge ?
G : Moi ? J'ai commencé la guitare vers 9 ans.
K.Y : Eh bien, si tu pouvais dire au toi de cette époque qu'un jour, tu ferais un concert à l'autre bout du monde - même devant seulement 5 personnes - tu ne penses pas que tu serais fou de joie ?
G : Je crois que ça doit être fou, oui.
K.Y : On a joué en Suisse devant 30 personnes, et je me suis demandé ce qu'en aurait pensé le moi de 14 ans. Je n'aurais jamais imaginé venir en Suisse, à l'époque.
G : Je n'ai plus qu'une question à te poser.
K.Y : On peut en faire plus, si tu veux.
G : Je retiendrai la leçon pour la prochaine fois ! Après la sortie de ton dernier album, tu as dit avoir répondu, à travers ta musique, à beaucoup des questions que tu te posais dans la vie. Alors, question un peu tordue : quelles questions te restent sans réponse ?
K.Y : (d'un ton beaucoup plus sérieux) Si je ne dis pas de bêtise, j'avais dit me poser beaucoup de questions sur le passé et le présent avant cet album. Spire of Fear, lui, parle du futur. Alors, qu'y aura-t-il après ça ? J'ai toujours vu ma musique comme mon propre médicament : j'écris ce dont j'ai besoin pour me sentir mieux, mais si je ne sais pas ce que je cherche à résoudre en écrivant, ça ne marche pas. C'est un sujet énorme pour moi en ce moment, mais je pense avoir évolué au-delà de tout ce qui m'est arrivé. Les prochaines questions pourraient être : « Comment vais-je devenir la personne que je veux être ? », « Comment rendre ma vie aussi bonne pour moi que pour mon entourage ? » Comment devenir une meilleure personne... Oui, c'est la grande question que je me pose en ce moment. Désolé.
G : Ne le sois pas. Mais qu'est-ce que tu entends par là ?
K.Y : J'ai déjà répondu à cette question dans une précédente interview, et je n'aime pas me répéter. Mais pour te l'expliquer différemment : mon dernier album parle de mes peurs. Pas uniquement, mais la chose que je trouve la plus effrayante, c'est l'idée de finir vieux, sur un lit d'hôpital, en me disant que je n'ai pas fait tout ce que je voulais faire - que je ne suis pas devenu la personne que je voulais être. Je pense que c'est une question que je vais me poser pour le reste de ma vie : est-ce que ma musique va m'aider à dépasser cet obstacle ? Peut-être sur le prochain album... Je trouve ça effrayant, l'idée de vieillir et de finir seul.
G : Je n'avais pas perçu tout ça en écoutant l'album, mais avec le recul, il y a effectivement une certaine obscurité dans les paroles.
K.Y : Et encore, il m'arrive de changer les paroles en cours d'enregistrement : je compare les versions et je garde celle dont l'histoire me parle le plus, sans trop l'expliquer. Il faut que la chanson reste à la fois pour tout le monde et pour moi. C'est drôle, mais Spire of Fear, la chanson-titre, je dis souvent que c'est la seule chanson positive que j'aie écrite, parce que pour moi, les paroles le sont. Pour les autres, c'est différent — certains la trouvent terrifiante.
G : Oui, c'est un effet fréquent avec les morceaux personnels : on y projette souvent ce qu'on a envie d'y voir. Et je pense que le fait de ne pas tout expliquer contribue beaucoup à l'attachement des gens à certains titres.
K.Y : Exactement. Si quelqu'un ressent la même chose que moi sur mes morceaux, tant mieux ; mais si quelqu'un y ressent autre chose, que cette chanson devienne son propre médicament - la musique est merveilleuse pour ça. Il y a une phrase de James Baldwin que j'aime beaucoup, et que j'aimerais utiliser pour conclure cette interview.
G : Je t'en prie.
K.Y : « On lit quelque chose qu'on croyait n'être arrivé qu'à soi, et l'on découvre que c'est arrivé cent ans plus tôt à Dostoïevski. C'est une immense libération pour la personne souffrante et en difficulté, qui se croit toujours seule. Voilà pourquoi l'art est important. » C'est pour ça que l'âme est importante.
G : Je crois que je peux te libérer, après ça. Merci beaucoup pour cette interview.
K.Y : Non, merci à toi, c'était très intéressant !
Avec encore mille et un remerciements pour les photos du grand Gauvain Gaggini