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Loathe
A Stranger To You

Attendu comme peu d'albums l'ont été, A Stranger To You confirme le talent de Loathe, quitte à devoir vivre dans l'ombre de son propre prédécesseur.

Guillaume W
Chroniqueur
Publié
Loathe - A Stranger To You

Six ans de silence, et la difficile épreuve de la reconquête.

17 juillet 2026 - SharpTone Records

Peu d'albums de l'ère contemporaine auront été attendus avec autant d'intensité que ce troisième effort de Loathe. Six ans après I Let It In And It Took Everything, disque qui avait imposé le groupe de Liverpool comme l'un des plus influents de la scène metal alternative, l'attente aura été aussi longue que difficile à assumer. Erik Bickerstaffe l'a lui-même reconnu sans détour : l'album n'était, pendant longtemps, simplement pas terminé. Une explication à contre-courant des théories qui avaient fleuri autour de ce silence prolongé, mais qui a le mérite de la franchise. Kadeem France, de son côté, a évoqué une pression bien plus insidieuse : celle d'un public parfois incapable de distinguer l'artiste de l'homme, au point que le chanteur a fini par se retirer de certains réseaux sociaux pour tenir la distance. 


Kadeem France — chant 

Erik Bickerstaffe — guitare, chant, production 

Sean Radcliffe — batterie 

Feisal El-Khazragi — basse, claviers, chœurs


Cette genèse chaotique éclaire en partie le titre de l'album. Bickerstaffe le décrit comme la traduction d'un temps trop long sans dialogue entre le groupe et le monde qui l'entoure. A Stranger To You naît de cette distance, de cette étrangeté ravivée, et l'ensemble du disque semble construit comme une tentative de renouer le fil.

Sur le plan strictement musical, Loathe reste fidèle à son identité : un équilibre précis entre passages écrasants, quasi industriels, et embellies mélodiques, aériennes, parfois dansantes. La production, entièrement supervisée par Bickerstaffe lui-même, pousse cette dualité plus loin encore, fusionnant guitares baryton et frappes de batterie chaudes, presque organiques, dans une masse sonore dense et hyper-calibrée. Un choix esthétique assumé, qui pourra diviser à l'écoute au casque, mais qui témoigne d'une vraie volonté de proposer autre chose que la simple redite d'une formule qui avait pourtant tout gagné.

Il faut bien l'admettre : la qualité de ce disque est indéniable. Si n'importe quelle autre formation avait signé A Stranger To You, l'album serait probablement déjà considéré comme la pièce maîtresse de sa discographie. C'est dire l'exigence à laquelle Loathe s'expose en revenant après un album aussi marquant que I Let It In And It Took Everything.

L'album s'ouvre sur "Entrance", où Kadeem France installe un spoken word délicat porté par des nappes de claviers fragiles, en compagnie de bucki sugar, collaborateur régulier dont la voix parlée reviendra à plusieurs reprises tout au long du disque comme un fil conducteur. "Block Of Flats" prend ensuite le relais avec une tension plus trouble, jusqu'à une explosion post-hardcore où s'invite Olli Appleyard, de Static Dress. Ce sont des choix de featuring qui ne relèvent jamais du simple argument marketing : chaque invité, de NOWHERE2RUN sur "Revenant" à Mansur Brown sur "The Way It Breaks" en passant par Jordan Rakei sur "The Ladder", vient nourrir une couleur précise du disque plutôt que s'y imposer.

C'est justement dans cette recherche de nuances que A Stranger To You surprend le plus. Dès la première écoute, l'album semble tendre bien davantage vers la douceur que ses deux prédécesseurs, et ce n'est certainement pas la conclusion de "Gifted Every Strength" — absente de sa version single — qui viendra contredire cette impression. Les mélodies chantées, les riffs planants, les guitares acoustiques occupent une place inédite dans la discographie du groupe. "The Ladder" en est sans doute l'exemple le plus frappant : un titre presque murmuré, où l'intimité d'une prise de studio semble transparaître à travers chaque note.

Ce basculement vers davantage de retenue a de quoi dérouter une partie de l'auditoire. Les amateurs de bagarres en concert et de passages les plus brutaux du groupe pourraient légitimement ressentir une forme de frustration. Mais cette économie de moyens profite paradoxalement à la lourdeur, quand elle survient : elle n'en ressort que plus marquante, plus méritée, presque plus rare.

Si un reproche devait être formulé, il concernerait davantage la construction de la tracklist que le contenu des morceaux eux-mêmes. L'enchaînement choisit à certains moments de brusquer l'auditeur plutôt que de l'accompagner. "Revenant" en est l'exemple le plus net : sorti en single, porté par une intensité redoutable, le morceau semble pourtant émerger de nulle part une fois replacé dans le corps de l'album, presque en délicatesse avec ce qui l'entoure. Une position qui dessert, à mon sens, l'un des titres les plus marquants du disque.

Reste que l'obstacle principal de cet album n'est probablement pas à chercher dans ses choix de production ou de séquençage, mais dans l'ombre portée par son prédécesseur. Comment prolonger l'histoire d'un disque devenu, en quelques mois à peine, une référence générationnelle ? Loathe ne cherche jamais à reproduire I Let It In And It Took Everything, mais la comparaison, elle, s'impose inévitablement à chaque écoute.

C'est peut-être pour cette raison que "No Stranger To You…", titre de clôture, prend une dimension particulière. Le morceau referme la boucle amorcée par le titre de l'album : après six ans d'éloignement, le groupe retrouve un semblant de proximité avec son public. Sur le plan sonore, la pièce renoue avec les textures qui avaient fait la réputation de I Let It In And It Took Everything, mais avec une maturité et une pudeur nouvelles, comme le reconnaissent unanimement les premiers retours sur l'album. Un point d'orgue qui ne cherche pas l'éclat, mais la justesse — et qui n'en est que plus bouleversant.

Six ans de silence, six ans d'attente, six ans à se demander si cette histoire méritait vraiment d'être prolongée. A Stranger To You n'apporte pas de réponse définitive à cette question — aucun disque ne le pourrait. Mais il offre quelque chose de plus rare : la preuve qu'un groupe peut revenir transformé sans jamais trahir ce qu'il était. Loathe ne cherche plus à surprendre à tout prix, ni à réécrire I Let It In And It Took Everything. Il cherche simplement à se retrouver. Et à travers cette dernière poignée de minutes, l'auditeur, lui aussi, se retrouve un peu.

L'étranger, finalement, n'en est peut-être déjà plus un.

Guillaume W
À propos de l'auteur

Guillaume W

Chroniqueur

Guillaume est grand comme son âge et aime écouter les sons qu'il veut écouter. Passionné de métal, de jazz et de jeux-vidéos, il arrive en big 2025 pour nous régaler les yeux de ses avis auditifs.

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