Le soleil tape de plus en plus et c'est autour d'une bouteille de téquila tiède, de quelques gobelets entassés et d'une ambiance plus que détendue que je retrouve Domenic et Doyle, du groupe Nothing.
Guillaume : Je n'ai pas beaucoup de questions, donc je ne pense pas que ce sera très long. *Je sors alors un calepin et un stylo*
Doyle : Pas de problème, mec, tu fais ça à l'ancienne, on respecte ça !
G : Votre musique combine souvent des mélodies envoûtantes avec des sons incroyablement lourds. Qu'est-ce qui vous attire dans cette tension constante entre beauté et violence ?
Domenic : La dualité des hommes. Je pense qu'une grande partie de ce que j'écris vient de mes origines à Philadelphie... C'est très nostalgique des endroits que j'ai connus. Philadelphie est une ville avec beaucoup de beauté dans son chaos. Il faut juste savoir la trouver et voir à travers le tout. Je pense que quand on écrit des chansons ou des paroles, on les porte avec nous. On essaie de rester dans cet état d'esprit de nostalgie. C'est notre recette depuis le début.
G : On parvient à ressentir la nostalgie, même sans avoir connu Philadelphie, donc je suppose que c'est réussi.
Doyle : Je me le suis souvent demandé aussi. On a fait une tournée avec Haywire, un groupe de punk hardcore très violent. Mais nous, on n'est pas un groupe violent, alors qu'on a grandi de la même façon... J'aime bien ressentir le yin et le yang dans notre musique.
G : Parfait, merci beaucoup. Quand vous écrivez une chanson, vous commencez par une émotion, une mélodie ou une recherche de son ?
Domenic : Ça commence par la vie, je pense. On laisse la vie nous inspirer d'abord. Et souvent, la façon dont je mets les chansons ensemble, ça commence par des paroles, ou juste des mots, qui donneront une mélodie de guitare très goofy... Que Doyle doit ensuite améliorer.
Doyle : Bien sûr ! Je pense que chez Domenic, dans son cerveau fou, ça commence par des mots, et puis ça devient une mélodie.
Domenic : Si tu as des mots puissants, la mélodie vient après.
Doyle : J'ai l'habitude de me détendre en marchant autour de ma maison, en faisant des mémos vocaux... Et puis j'essaie de les reproduire ensuite à la guitare. Je pense que ça nous aide vraiment.
G : Avec votre nouvel album, vous avez l'impression d'avoir poussé le son du groupe dans une nouvelle direction ?
Domenic et Doyle : Oui.
Domenic : Nous voulions nous tester un peu. Je sens qu'on a établi notre propre son au cours de ces 15 dernières années, un son qui a été inspiré par beaucoup de musique et de sons différents. Mais ça a finalement l'air d'être notre propre son. Pour l'album, nous voulions définitivement pousser notre identité. C'est drôle à dire, mais il y a beaucoup de groupes qui sonnent comme nous maintenant, et c'est... étonnant. Je n'en tire pas de fierté, mais c'est une bonne chose que beaucoup se soient sentis de faire ça aussi. C'est une chose importante pour certaines personnes, mais pour nous, c'est de continuer à faire notre musique, et ça n'a pas de sens pour nous de stagner. Nous avons donc essayé de tenter des choses sans trop nous éloigner de la recette Nothing. Loin de moi l'idée d'aliéner les gens, mais on écrit la musique pour soi-même.
Doyle : Oui, je veux écrire ce que je veux entendre.
Domenic : Pour The Great Dismal aussi, d'ailleurs, on avait fait l'album que je trouve le plus lourd de tout ce qu'on a enregistré à ce jour. On n'avait pas besoin de faire ça, mais on voulait essayer de changer notre façon de faire.
G : On pourrait croire que le shoegaze est facile à faire.
Doyle : Mais c'est facile ! Un peu de ci, un peu de ça !
Domenic : Un petit peu de tristesse.
Doyle : Une grande séparation.
Domenic : Tu serais bien dans le shoegaze.
G : Après toutes ces années, est-ce qu'il y a quelque chose dans votre carrière qui vous surprend toujours ?
Doyle : En vrai, être là maintenant.
Domenic : Je suis surpris de jouer dans un festival, dans une ville qui s'est battue pendant la première et la seconde guerre mondiale. C'est fou... Je peux jouer de la guitare avec mon ami... et on ne s'arrête jamais. Je n'arrête jamais d'être surpris, honnêtement.
Doyle : Tout semble si irréel, tout est incroyable et rien n'arrête de me surprendre.
Domenic : Tu apprends beaucoup sur toi-même quand tu es dans ce genre de vie. La nature de ce qu'on vit est très instable. Tu te retrouves souvent dans des endroits improbables et lointains. Pour moi, il y a maintenant d'autres problématiques, d'autres sujets. Comme essayer de trouver une meilleure façon de nous déplacer. Mais en vieillissant, c'est différent aussi, tu dois réfléchir différemment. Tu fais tout ce travail en te demandant ce qui aurait été mieux... Qu'est-ce qui est mieux ? Et je pense que se poser ces questions aide vraiment à rester soi-même et à rester en mouvement. Même si tu penses te détruire.
Doyle : Comme les poissons, tu sais : si les poissons s'arrêtent, ils meurent. Ils doivent nager tous les jours, sans s'arrêter. Ils ne peuvent pas rester au même endroit.
Dans l'ordre : Domenic, Doyle, Zachary, Bobb, Cam.
Photos par l'immense Gauvain Gaggini