Live Report : Godspeed You! Black Emperor + One Leg One Eye - La Cartonnerie à Reims le 14/04/2026

Live Report : Godspeed You! Black Emperor + One Leg One Eye - La Cartonnerie à Reims le 14/04/2026

Hope, drones et communion

Il y a des concerts que l’on regarde, et d’autres que l’on traverse.

Ce 14 avril, à la Cartonnerie de Reims, Godspeed You! Black Emperor n’a pas simplement joué. Le collectif a construit un espace, une tension, une expérience qui dépasse largement le cadre d’un live classique.

Entre ombre et lumière : Une ouverture.

Avant cela, il fallait entrer dans la matière.

Et c’est le duo irlandais One Leg One Eye qui ouvre la soirée avec une proposition qui aurait pu dérouter, mais qui, au contraire, à su convaincre et captiver.

Entre murs de son oppressants et respirations plus aériennes, leur musique oscille constamment. La voix de Ian Lynch, presque incantatoire, semble transporter le public ailleurs, dans des paysages indistincts, mystiques et suspendus.

Bref, une entrée en matière parfaite pour ce qui va suivre.

Finalement le plus long ce soir-là, c’est probablement l’attente entre les deux groupes…

HOPE

Puis, tout commence lentement.

Pas de rupture, pas de signal clair.

Seulement un drone, une vibration, qui s’installe doucement.

Les musiciens apparaissent progressivement : Sophie Trudeau (violon) et Thierry Amar (Contrebasse et basse) d’abord, puis Efrim Menuck (guitare), Aidan Girt (batterie), Mike Moya (guitare), Timothy Herzog (Percussion), David Bryant (guitare) et Mauro Pezzente (basse).

Chacun rejoint la scène, ajoutant sa part de son à ce rituel naissant.

En fond, un mot apparait après plusieurs minutes : HOPE

Écrit, réécrit, superposé, déformé.

Un message ? Une promesse ? Une illusion ?

Derrière ces projections, une présence discrète mais essentielle : celle de Karl Lemieux, à la régie. Fidèle à l’esthétique du groupe, il manipule en direct des bandes analogiques, projetant des images qui se déforment, se superposent et dialoguent avec la musique. Les visuels ne se contentent pas d’accompagner le concert : ils en deviennent une extension, un langage parallèle où les images répondent aux sons, où la lumière s’oppose à l’obscurité. 

Ce qui frappe aussi, presque immédiatement, c’est la précision du son. Dans un ensemble aussi dense, où chaque instrument pourrait facilement se perdre, le mix reste d’une clarté remarquable. Chaque texture trouve sa place, du grondement des basses aux nappes de violon, sans jamais étouffer l’ensemble. Même dans les montées les plus massives, rien ne sature réellement : tout reste lisible, équilibré, presque chirurgical. Une maîtrise discrète, mais essentielle, qui permet à la musique de respirer pleinement.

Une messe ininterrompue

Ce qui frappe presque immédiatement, c’est l’absence de rupture.

Pas de pause, pas de mot, pas de respiration ou de monologue imposé.

Le concert est une seule pièce, une longue communion où la musique parle plus que les mots.

Bien que sans interruption, j’ai en tête un découpage en deux parties.

La première partie du set s’articulant autour du dernier album du groupe (“NO TITLE AS OF 13 FEBRUARY 2024 28,340 DEAD”) : 

-Sun Is a Hole Sun Is Vapors

-Babys in a Thundercloud

-Raindrops Cast in Lead

C’est d’ailleurs dans l’un de ces moments de flottement, entre deux montées, qu’une voix surgit du public. Une spectatrice interpelle le groupe, évoquant la Palestine.

L’instant est bref, presque suspendu. Mais la réaction est immédiate : le reste du public ne suit pas. Non pas par désaccord, mais comme pour préserver quelque chose, un équilibre fragile, une écoute presque religieuse.

Ici, tout passe par la musique. Et toute irruption extérieure semble, l’espace d’un instant, déplacée.

Trois morceaux enchaînés comme une évidence, portés par une tension sourde et un engagement politique toujours présent (notamment autour de la Palestine), fil conducteur discret mais constant.

Le public ne bouge presque pas, il écoute, il absorbe.

Moment suspendu

Puis le silence.

Et une voix.

Celle de Murray Ostril, reconnaissable entre toutes. Le monologue de Sleep s’élève dans la salle.

L’instant bascule.

À peine la phrase “They don’t sleep anymore on the beach” prononcée, le groupe reprend.

Ce qui suit semble irréel.

Le groupe ne joue, certes, pas l’intégralité du morceau, mais seulement la section Monheim, plus de douze minutes d’un temps suspendu. Le public est figé, incrédule, heureux et transporté.

Un moment hors du concert et hors du réel.


Tension et déséquilibre


Retour au présent avec les morceaux récents:

-Pale Spectator Takes Photographs

-Grey Rubble - Green Shoots


Dans un enchaînement presque logique, le groupe entame Mladic.

Les premières notes surgissent, presque lumineuses, presque trompeuses.

Très vite, la tension reprend ses droits dans l’intensité du morceau, de la violence de la batterie au son saturé et appuyé des guitares qui semblent se répondre.

Les projections prennent alors une dimension presque organique. À un moment, l’image elle-même semble céder : des bandes de film apparaissent, se déforment, puis brûlent lentement à l’écran.

Ce n’est pas un effet. À la régie, Karl Lemieux manipule réellement des bobines analogiques, les exposant à une lumière trop intense jusqu’à leur combustion.

Le support disparaît sous nos yeux, consumé par sa propre projection.

Un geste à la fois simple et radical, qui prolonge la musique : fragile, instable, prête à se dissoudre à tout moment.

Lors du final du morceau, un détail attire l’attention : David Bryant disparaît de la scène.


Accident ? Mise en scène ?

Efrim observe, interroge ses comparses, le groupe hésite, ou semble hésiter.


Mais la machine continue.

Un drone se construit autour du violon qui élève sa voix.

Puis le retour de Bryant, nonchalant, qui s’installe à nouveau au milieu de ce brouhaha, accordant sa guitare, semblant donner peu de crédit au reste de la scène.

Et là, le son semble se couper, une note de guitare retentit.

Sans prévenir : East Hastings


La fin comme une lente disparition

Silence ou presque.

Le morceau s’installe dans une écoute quasi religieuse. Les regards entre musiciens changent. Les sourires apparaissent.

Ils savent.

Le public comprend.

C’est la fin.

Le morceau s’étire, se déploie, puis s’efface lentement dans une note longue, dissonante, presque douloureuse.

Les musiciens quittent la scène un à un. Dans le même ordre qu’à leur arrivée.

Un geste de remerciement, un regard avec le public. Rien de plus.

Mais le son reste.

Un drone final.

Dix minutes supplémentaires, les lumières toujours éteintes.

Comme si le concert refusait de s’arrêter.

Plus qu’un concert

Revenir à la réalité devient presque absurde.

Après deux heures, Godspeed You! Black Emperor laisse derrière lui plus qu’un souvenir. Une sensation persistante. Une tension encore présente.

Le groupe, fort de plus de trente ans de carrière, apparaît soudé, complice, presque joueur par moments - regards échangés, placements qui donnent l’impression d’improvisations, sourires discrets.

Mais derrière cette humanité, le message reste.

Politique, clair, nécessaire.

Contre les violences, les abus, les oppressions.

Pour la conscience, pour la révolte.

Oui, nous avons vu Godspeed You! Black Emperor.

Oui, nous avons ressenti de la joie.

Oui, nous avons vu de l’espoir.

Mais surtout, nous avons compris que cet espoir n’est pas donné.

Il se construit, se revendique.

Il se joue.

Photographies par Gauvain, merci à lui d'être un aussi bon photographe.

A propos de Guillaume W

Guillaume est grand comme son âge et aime écouter les sons qu'il veut écouter. Passionné de métal, de jazz et de jeux-vidéos, il arrive en big 2025 pour nous régaler les yeux de ses avis auditifs.