Archaeopteris - Visions chaotiques d'un Songe halluciné

Catégories : Chroniques
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J’ai pour habitude de chroniquer des albums locaux, quelle que soit leur qualité, afin de faire connaître la scène locale – alsacienne en l’occurrence. Je suis donc souvent moins exigeant que pour des albums d’envergure nationale, car il y a souvent moins de moyens et que je ne fais pas toujours selon mes goûts et mes critères (exigeants, comme vous le savez). Mais bien qu’Archaeopteris soit un groupe local, vous ne trouverez pas de complaisance ici ; il n’y en n’a pas besoin.  

 

Pour parler de la forme, car il y a quelques choses à dire, la forme de l’album est réussie. L’EP est composé de 2 morceaux de 8 minutes chacun, ce qui en fait un album très équilibré. Le CD bénéficie lui aussi de cet équilibre et de la courte durée car seule la partie pressée est métallique, la moitié du CD est composée de plexiglass transparent tandis que la partie pleine est composée d’un bouillonnement magmatique semblable à celui qu’on trouve sur Look Into Death and Be Still d’Ulcerate (ce qui n’est à mon avis pas un hasard). Ce mélange de figuratif et de transparence fait le même effet que ces jolis vinyles transparents mais pour une meilleure qualité sonore. Enfin, d’un point de vue visuel, le vert foncé de la pochette est une teinte que l’on voit peu dans le Black Metal et qui colle tout à fait avec la lourdeur de l’album et permet d’incruster discrètement le dessin qui figure en tête – qui me semble être du Gustave Doré, ce qui s’inscrit à la fois dans l’héritage classique du Black Metal depuis Emperor et dans l’héritage local du trio alsacien d’Archaeopteris

 

Musicalement, Visions chaotiques d’un songe halluciné commence avec le sobrement nommé Visions chaotiques. La musique est quant à elle nettement moins sobre car l’EP s’ouvre avec un son de guitare et de basse saturées bien baveux, proche de ce qu’on peut entendre dans un Darkthrone. On notera avec attention les quelques nappes de synthé’ qui donnent à l’introduction une dimension « atmosphérique » sans le côté mielleux du terme, car le passage crée réellement une atmosphère – inquiétante et assez lourde, il ne s’agit pas simplement que de riffer. On a alors toutes les raisons d’être inquiet car le Black arrive sans prévenir, et il fait vraiment peur. Le chant est caverneux, la batterie a un son assez mat et les guitares jouent des accords dissonants qui créent un véritable mur sonore et par conséquent une réelle pesanteur. La musique est régulièrement interrompue pendant une mesure, sans sommation, et laisse le Black repartir d’un coup sec ce qui réitère l’effet de surprise. Dans le développement de la chanson, on quitte par la suite les blastbeats sans avoir pour autant un son plus léger car la batterie reste assez fournie et la guitare très saturée. On arrive par la suite sur un passage qui nous rappellera Deathspell Omega dans son usage de blastbeats rapides joués sur la cymbale ride et d’un son de guitare aigu qui se développe par des accords ouverts. La différence est toutefois un son de basse bien présent dont on entend clairement les frottements de cordes – ce qui me ravit. Le morceau ralentit certes par la suite, mais le son extrêmement fourni des instruments fait qu’on n’a jamais une sensation de vide, d’autant moins par la suite où on retourne à un passage plus rapide qui se clôt par un bruit blanc et des larsens. Sans retourner au point de départ, la reprise d’une mélodie déjà entendue ne se fait pas sans la distordre, ce qui montre que le groupe fait évoluer ses thèmes et qui rajoute un élément de dissonance. Finalement le morceau se clôt à ses deux tiers par un bruit blanc, un sample de vent et la basse justement dosée car son son est grave tandis que la prise de cordes assez agressive donne un côté métallique sans avoir d’aspect perçant. Après tous les sursauts que nous a fait subir le groupe, on sent que le répit n’est que de courte durée, et c’est confirmé par un battement régulier et rapide qui se fait de plus en plus présent et angoissant tandis que des samples inversés réinvoquent la corruption. 

Mais alors qu’on s’attend à replonger dans le Black Metal, on est agréablement surpris par la guitare de Songe halluciné. Elle a un son clair mais ajoute quelques chromatismes qui montrent que tout ne tourne pas rond. Il s’agit toutefois d’une introduction assez agréable car elle permet une ultime respiration avant de sombrer dans les abysses. C’est donc en toute évidence qu’on replonge par la suite sur un Black un peu plus traditionnel cette fois-ci. L’utilisation d’accords plus « traditionnels » du genre et d’une structure plus carrée serait sans doute appréciée par ceux qui recherchent une « efficacité » dans la musique, mais je dois admettre que ce passage est pour moi un ventre-mou car il n’y a plus cette explosion dissonante que l’on avait auparavant. C’est avec le retour des blastbeats et des accords chromatiques que je retrouve la force d’Archaeopteris que j’aime tant ! Un ajout de ce morceau par rapport à son prédécesseur est un passage où la voix se met en retrait pour devenir presque chuchotée, presque fantomatique, ce qui sert l’ambiance du morceau mais que je regrette un peu car cela met une halte au malaise que crée l’album. La basse est en revanche bien présente par un son poisseux qui fait qu’elle crée à elle seule un véritable mur sonore. C’est plus vers la moitié du second morceau qu’Archaeopteris renoue avec un son assez dissonant que je trouve sincèrement très réussi, d’autant que la multiplication des guitares crée parfois une addition d’harmoniques qui font ressortir les timbres métalliques des guitares et donnent presque une impression de cuivres. On notera par ailleurs la présence de samples de chœurs par moment en fond, une présence éphémère mais agréable car leur discrétion ne les rend pas mièvres tout en servant à l’ambiance de messe noire du morceau. Finalement, comme pour le morceau précédent, Songe halluciné finit sur un sample de vent, un battement et des samples inversés, comme si l’album s’apprêtait à recommencer éternellement, pris dans le délire du mythe. 

 

Pour deux morceaux seulement, cet EP d’Archaeopteris est une franche réussite. L’album est mis sous l’égide de la dissonance et ça permet vraiment un son frais dans une scène Black Metal qui a trop tendance à rester sur ses accords fétiches. Cette fraîcheur est dosée avec justesse, car on reste dans un Black Metal structuré et riffé, un juste-milieu entre le Black orthodoxe et l’Avant-garde qui ravira tous ceux qui se situent entre ces deux pôles. Finalement, la production assez brute sert tout à fait la musique car il y a suffisamment de corrections pour que le son soit équilibré sans perdre en agressivité. Si je me suis donc permis de faire deux (légers) reproches, ce ne sont que deux petits riffs sur 16 minutes de plaisir véritable – si on peut parler de plaisir quand on a littéralement des frissons.


Par Baptiste - 12/10/2021

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